Kids Return de Takeshi Kitano
(mardi 6 mai 2014, 20h30)

Pour continuer le cycle boxe, venez découvrir ce très beau film de Takeshi Kitano (L’été de Kikujiro, Hana Bi…) qui narre l’histoire de deux jeunes hommes, en perte de repères. L’un se met à la boxe, l’autre l’accompagne… pendant que leurs chemins s’éloignent. Une bande-son au rythme endiablé, signée Joe Hisaishi. A découvrir, absolument !

Proposition d’analyse

Après Rocco et ses frères, le ciné-club prolonge l’exploration de la boxe sur grand écran avec Kids Return, un chef-d’œuvre de Takeshi Kitano qui, à mi-chemin entre ses films de yakuzas et ses films poétiques, s’impose comme l’une de ses réalisations les plus abouties, d’une force visuelle et sonore implacable.

La boxe y occupe une place centrale. Dès les premières minutes, elle est mentionnée par Masaru, lors de ses retrouvailles avec Shinji. Si celui-ci a délaissé les gants, la question de Masaru laisse penser que la boxe a joué un rôle important dans la vie du jeune homme et que le flash-back va s’attacher à nous le montrer. Effectivement, la boxe réapparaît quelques dizaines de minutes plus tard avec les premiers entraînements de Masaru, auxquels se joint Shinji, fidèle compagnon, toujours prêt à suivre son ami dans ses tribulations, tantôt comiques et cocasses, tantôt violentes et malheureuses. Les échos avec Rocco sont alors nombreux. L’entrée dans la salle du club, la rencontre avec le coach, la sueur et les douches, puis l’inversion des rôles : une fois encore, la boxe sert de révélateur des personnages, avec un Masaru, fougueux et impatient, qui se laisse vite dépassé par la rigueur et la discipline que demande l’entraînement, tandis que Shinji, consciencieux, s’applique à la tâche pour mieux se hisser au sommet de son art. Les entraînements s’enchaînent, les muscles se bandent, le corps se renforce, les gestes se précisent, les combats défilent, les victoires aussi. La boxe envahit l’écran jusqu’à la défaite finale, qui oblige le spectateur à voir Shinji, impuissant, encaisser les coups, tomber à terre, se relever, en vain, près d’y perdre la vie. Si Visconti laissait le spectateur quitter un Rocco devenu champion malgré lui, Kitano arrête nette la carrière de son héros. Pour celui-ci, une page se tourne, la boxe est terminée.

Un tel résumé pourrait laisser penser que la boxe constitue le sujet principal du film comme s’il s’agissait, pour Kitano, de suivre la trajectoire d’un champion, de sa révélation à son échec. Pour autant, les scènes de combat et d’entraînement, aussi nombreuses soient-elles, sont entre-coupées, sans cesse, par d’autres images. Le film suit, en effet, en parallèle l’itinéraire de Masaru, de ses débuts comme petite frappe jusqu’aux représailles finales qui coupent court à son ascension dans la hiérarchie de la mafia. Aux trajectoires symétriques, ascendantes et descendantes, de ces deux amis, véritables protagonistes du film, s’ajoutent les parcours amoureux et professionnels de quelques lycéens, à l’issue parfois tout aussi malheureuse comme pour ce garçon qui, après une expérience comme vendeur de balances se retrouve taxi et se heurte constamment à la dureté de la vie. Mais dans ses moments d’absence, la boxe est paradoxalement toujours présente car, à travers elle, se condensent les enjeux centraux du film.

La boxe rejoint alors, comme dans Rocco, une réflexion sur la jeunesse. Pleins d’énergie et d’inventivité, Masaru et Shinji gaspillent leurs talents dans des activités, au mieux, futiles, au pire, malhonnêtes et injustes. Seule la boxe parvient à canaliser positivement leur vitalité mais de façon temporaire car les deux garçons finissent, à des rythmes différents, par céder face à l’appât du plaisir immédiat et abandonner l’ascétisme auquel oblige l’entraînement. La boxe donne à voir et à penser la vie et ses difficultés, dans une société où il faut, avant tout, savoir encaisser les coups durs et fournir des efforts ininterrompus pour espérer rester debout avant même de penser à s’élever. Car pour ces jeunes, qui ne sont pas nés une cuillère d’argent dans la bouche, l’avenir est incertain : dans un climat social morose, où les licenciements déguisés s’abattent sans crier gare sur des employés impuissants, les perspectives sont sombres et les projections sur le long terme découragées, décourageantes. Seule une vocation suivie avec engagement en vient à bout – et encore…, à l’image des deux humoristes qui œuvrent, depuis le lycée, à leur métier de clown.

Takeshi Kitano prend ainsi le contre-pied des illusions dont les adultes bercent souvent les jeunes en leur faisant miroiter des possibilités infinies. Sombre, pessimiste (et masculin), le film ne perd pas, toutefois, en nuance. Sur fond autobiographique parsemé de gags, il est aussi un appel à prendre la vie à bras le corps, avec pugnacité et créativité.

– Bélinda