Le chanteur de jazz de Alan Crosland
(mardi 3 juin 2014, 20h30)

Venez découvrir l’un des premiers films parlants. « Attendez un peu, vous n’avez encore rien entendu. »

Proposition d’analyse

New York. Le vieux chantre Rabinowitz (Warner Oland) souhaite que son fils Jakie (Al Jolson) lui succède au sein du chœur de la synagogue. Mais Jakie préfère chanter du ragtime dans les bars. Le jeune homme est renié par le patriarche. Il quitte le foyer, promettant de ne jamais revenir.
Quelques années plus tard, Jackie est chanteur de jazz dans un night-club et se fait appeler Jack Robin. Il est remarqué par l’actrice Mary Dale, qui se propose de l’aider à faire carrière.
Et en effet, Jackie est propulsé sur les scènes de Broadway pour y faire un nouveau spectacle, un spectacle qui ferait de lui à coup sûr la nouvelle vedette de la chanson sous les traits d’un blackface. Mais le concert tombe le jour de la Yom Kippour, et le père de Jackie, très malade, est donc incapable de chanter à la synagogue. Sa mère et un voisin essaient de convaincre Jackie de renoncer à son show et participer à la célébration. Incapable de résister, il se précipite à la synagogue pour y chanter le Kol Nidre, la prière traditionnelle. Son père meurt dans la joie. Quelques années plus tard, Jackie est de nouveau sur les planches et obtient un immense succès, sous le regard de sa mère.

Un film pilier

Voilà un film dont la réputation se réduit malheureusement à la prouesse technique qui lui a donné vie : Le Chanteur de jazz est connu pour être le premier film sonore et parlant. Cette version cinématographique de la pièce de Samson Raphaelson est en effet le premier long métrage parlant avec un total de 281 mots prononcés. L’utilisation du Vitaphone de la Warner Bros avait été expérimenté à de nombreuses reprises pour des courts métrages et des films sonores (mais non parlant) tel Don Juan ; Le Chanteur de jazz présente donc une nouvelle étape dans le développement du film parlant en incluant pour la première fois des dialogues synchronisés à l’image. Mais avant toute chose, disons-le : Le Chanteur de jazz est aussi un très bon film, un des meilleurs de la fin des années 1920.

La voix d’Al Jolson est la première à être entendue dans un long métrage ; elle provoque un tonnerre d’applaudissements.
Au départ, Jolson ne devait chanter que cinq chansons et entonner quelques thèmes religieux. Pour les producteurs, il fallait absolument éviter le langage parlé au milieu des morceaux. C’est pour cela que l’histoire y est encore racontée à l’aide de cartons et de sous-titres.
Cependant, lors de la chanson Blue Skies, l’acteur se lance dans une véritable improvisation non prévue dans le scénario : un dialogue avec sa mère (Eugenie Besserer). Cette intervention de la part d’Al Jolson a pour effet de dégeler le mythe du film sonore et permet aux autres de se lancer dans le « parlant ».

À l’origine : une nouvelle d’Alfred Cohn, The Day of Atonment, ainsi que la pièce mise en scène à Broadway par Samson Raphaelson, futur scénariste attitré de Lubitsch. Certes, le film est partiellement parlant, la technique, l’expérience et la volonté n’étaient pas complètement là. La partition musicale se compose de mélodies de Tchaïkovski, de musiques traditionnelles juives et de ballades populaires, et d’effets spéciaux musicaux qui accompagnent l’action des cartons d’intertitres au long du film. L’événement et le succès que connut Le Chanteur de jazz furent aussi liés au talent d’Al Jolson, une superstar de l’époque. Le film est aussi le reflet de la trajectoire de toute une génération de Juifs américains : « Artistiquement, Al Jolson avait intégré les traditions d’un ancien monde yiddish pour les adapter à celles du Nouveau Monde américain, et effectue le choix du melting-pot pour devenir américain d’abord, juif ensuite. Un destin identique à celui de ses producteurs, les frères Warner, et de toute la génération de Juifs d’Europe centrale qui ont fondé Hollywood. Lorsque le cinéma prend pour la première fois la parole, c’est pour raconter une saga familiale, celle de ceux qui ont façonné le cinéma américain. » écrit justement Samuel Blumenfeld dans Le Monde, en avril dernier. Le film était devenu invisible au cinéma. Restauré par la Warner, en DCP numérique haute définition, il est à nouveau visible, en avant-première internationale. Et c’est un film inoubliable.





Al Jolson


De son vrai nom Asa Yoelson, Al Jolson, un Russe lituanien, né en 1886, s’embarque jeune pour les USA, contre la volonté de son père, chantre et mohel. Après quelques apparitions dans des « minstrel shows », il devient chanteur populaire à New York. Puis, de Broadway aux studios d’enregistrement, il déchaîne les passions et s’ouvre les portes d’Hollywood avec une première apparition dans Mammy’s Boy de D.W. Griffith (1923). Le Chanteur de jazz le consacre définitivement. Mais à la fin des années 1930, sa carrière s’essouffle. Il chante pour les troupes pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée, avant de s’éteindre en octobre 1950. Un biopic lui a été consacré en 1946 : Le Roman d’Al Jolson (The Jolson Story) d’Alfred E. Green, avec Larry Parks dans le rôle-titre.





La première au Warner Theater à New York


Le 6 octobre 1927, c’est devant un parterre de 1 300 personnes que le film est projeté. Lorsque le personnage d’Al Jolson, après la chanson Dirty Hand, Dirty Face, lance le célèbre « Wait a minute ! Wait a minute !  You ain’t heard nothin’ yet. Wait a minute, I tell ya, you ain’t heard nothin’ ! », la foule l’acclame longuement. Le parlant, auquel Warner sera définitivement associé, est là, pour toujours.





Remakes et citations


Le film fera l’objet de remakes : un de Michael Curtiz en 1952 et un autre de Richard Fleischer en 1980. On dénombrera aussi de nombreux clins d’œil au film dans d’autres productions. Récemment dans Aviator (2004) de Martin Scorsese, dans lequel Howard Hughes, visionnant le film, annonce : « Le muet ne vaut plus rien ! » Et surtout dans Chantons sous la pluie (Singin’ in the Rain, 1952), chef-d’œuvre de Gene Kelly & Stanley Donen, racontant les débuts du parlant, qui ouvrit la 2e édition du festival Lumière et où Donald O’Connor imite Al Jolson.

-Daphné, avec le festival Lumière.