L’Impossible Monsieur Bébé de Howard Hawks
(mardi 23 septembre 2014, 20h30)

Pour la première séance de l’année, venez découvrir cette comédie de remariage hollywoodienne. Un film aux personnages déjantés et au tempo incontrôlable.

Proposition d’analyse

Pour la toute première séance de l’année, le Ciné-Club a le plaisir de vous faire découvrir (ou redécouvrir) un petit bijou d’Howard Hawks : L’Impossible Monsieur Bébé. Cette comédie féline voit se rencontrer Cary Grant, alias David Huxley, un paléontologue aussi entêté qu’étourdi, et Katharine Hepburn, qui y incarne l’insouciante Susan Vance. A partir d’un quiproquo, le chercheur et la riche héritière se mettent à la recherche, lui de la clavicule intercostale d’un brontosaure, et elle d’un léopard, Bébé, qu’elle devait recevoir de son frère ; les voilà aussitôt pris dans un savoureux enchaînement de situations improbables et de répliques piquantes, qui les mènera là où tout avait commencé : dans la grande salle de paléontologie du Muséum.
Mais commençons par une remise en contexte cinématographique de cette comédie, typique du genre américain de la “screwball comedy” (ou comédie du remariage)…

L’impossible Monsieur Bébé, réalisé en 1937, est le 23e film d’Howard Hawks, dont la carrière au cinéma n’a commencé qu’en 1922 – en tant que monteur, scénariste et producteur à la Paramount. “Un style alerte, des répliques qui fusent, un rythme enlevé” (Serge Bromberg) : voilà les marques de cette screwball comedy si pétillante et intemporelle. Ce genre de comédies se reconnaît notamment à ses figures féminines libres et à fort caractère, au motif du divorce et remariage, mais aussi à ses dialogues virtuoses et son intrigue romantique entre personnages de deux mondes opposés. “Tout y est : mésentente, poursuites, absurde, des dialogues insolents… […] L’évidence et la simplicité sont définitivement les traits de génie de Hawks. Son sens du dialogue et les rythmes qu’il leur impose donnent un sentiment de vertige.” (S.B.).
L’histoire du film commence en 1937, lorsqu’Howard Hawks découvre dans la revue Collier une nouvelle intitulée “Bringing up Baby”, à l’intrigue proche de celle du futur film, et décide aussitôt d’en faire son prochain long-métrage. Le script original était assez différent de la version finalement retenue par le réalisateur, incluant par exemple jusqu’à un combat de tartes à la crème… Si le choix de Katharine Hepburn s’est très vite imposé, de par ses ressemblances avec la protagoniste de la nouvelle, ce n’est qu’après quelques hésitations qu’Hawks demanda à Cary Grant d’interpréter le Dr Huxley ; l’acteur, d’abord inquiet à l’idée de jouer le rôle d’un intellectuel, finit par accepter. Le tournage, enfin, fut non seulement rallongé par les fous rires incessants des deux acteurs, mais aussi par les lubies du cinéaste – prêt à interrompre les activités pour assister à une course de chevaux !
Le fameux Bébé est interprété par un léopard, Nissa, dont l’approche ne fut pas aisée à Katharine Hepburn : elle dut, pour les besoins du tournage, et pour ne pas irriter le fauve, suivre les conseils de sa dresseuse, Olga Celeste, toujours présente (hors champ) et équipée d’un fouet. “Il fallait mettre beaucoup de parfum, et surtout éviter de marcher avec des semelles trop neuves, dont le crissement aurait pu provoquer une réaction d’effroi chez le léopard. Le résultat fut une telle amitié entre la comédienne et le léopard que Mme Céleste déclara à la fin du tournage que “Si Katharine Hepburn doit un jour abandonner le cinéma, elle pourra devenir une redoutable dompteuse de fauves.””. (S.B.) De fait, l’actrice n’avait aucune peur de Nissa, à la différence de Cary Grant, qui lui était terrifié – ce qui d’ailleurs la comédienne, espiègle, à jeter dans la loge de l’acteur un léopard en peluche.

L’étude des personnages amène très vite à opposer les deux mondes que représentent le Dr Huxley et Susan. En effet, le paléontologue, obligé de travailler pour gagner sa vie, est un homme soucieux, très comme il faut, et empli de principes (“On ne tire pas sur la queue d’un léopard !”). A l’inverse, Susan, héritière, est insouciante, insolente même, et ne s’embête pas avec les principes : “Si on m’avait écouté, on serait parti sans payer.”. Pourtant, après quelques moments d’incompréhension – “Vous avez une étrange façon de voir les choses”, lui dira-t-elle – les opposés finissent par s’attirer. Si chez Susan il n’en a jamais été autrement, puisque “tout ce qu'[elle] a fait, c’était pour [le] garder près d'[elle]”, cela relève chez David d’un sentiment beaucoup moins avoué. Le chercheur est en fait le théâtre d’un conflit entre son attirance pour Susan et son indifférence forcée, imposée par les normes sociales. Au-delà de sa relation à la jeune héritière, la part de fantaisie de David est manifestement refoulée : il s’exclame ainsi, questionné sur son comportement, “I just went gay all of a sudden !” – notons d’ailleurs que cette utilisation du mot “gay” pourrait bien être l’une des premières où il a son acception actuelle. Cette fantaisie (“Vous n’êtes qu’un papillon”, lui dira sa fiancée) s’oppose, elle aussi, au sérieux et au flegme qu’exigent sa fiancée d’une part, et la société d’autre part. La relation entre les deux protagonistes est donc loin d’être simple ; David, tour à tour sauveur et victime de Susan, est totalement désemparé face à autant d’inconséquence.
Peu à peu, la folie semble d’ailleurs prendre possession de tous les personnages, David le premier : “je deviens fou”, puis “[David] a fait une dépression nerveuse”… Le jeu même de Cary Grant devient ambigu : l’intellectuel qu’il interprète a souvent l’air complètement sonné, alors que la supercherie montée par Susan exigerait de lui toute sa lucidité. On en vient à se demander qui d’eux deux est le plus maladroit… Mais Howard Hawks se plaît à brouiller les pistes et fait lentement tourner à la folie tous les dialogues : paradoxalement, c’est finalement le psychiatre et le shérif qui paraissent le moins sains d’esprit. Les deux seuls personnages qui restent sympathiques à nos yeux sont David et Susan : tous les autres sont soit ridicules (le Major Applegate, le shérif), soit prétentieux (la tante Elisabeth, le psychiatre), soit enfin dénués de sentiments (comme la fiancée de David, qui ne l’épouse que pour des raisons “strictement professionnelles”).

Ce jeu de fous, pour le plaisir du spectateur, voit se mêler des comiques différents – et d’abord le burlesque, avec des gags visuels à la Buster Keaton. L’absurde, ensuite, tient une place de choix dans la composition des répliques et des situations : “Voulez-vous un léopard ? Parce que, j’en ai un.”. Le comique de situation mène lui aussi le film d’un bout à l’autre : surtout dû au léopard lui-même, puisque le seul moyen de calmer Bébé est de lui chanter I can’t give you anything but love, il se poursuit avec la recherche du léopard avec un filet à papillons et la vision de Cary Grant en peignoir à fanfreluches. Enfin, les comiques de geste et de répétition (sur le marchepied de la voiture), ainsi qu’évidemment le simple jeu des acteurs, excellents, finissent de ravir le spectateur.

Archétype de la screwball comedy typique des années 1930, L’impossible Monsieur Bébé est donc un film enlevé, au rythme soutenu, présentant avec beaucoup d’humour le choc – heureux – de deux visions du monde : celle, pragmatique, d’un paléontologue en manque d’affection, et celle, plus légère, d’une jeune femme à la recherche de l’amour.

-Emmanuel

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