Jambon, Jambon de Bigas Luna
(mardi 7 octobre 2014, 20h30)

Rendez-vous mardi prochain pour une appétissante histoire de Jambon, en présence des jeunes Penélope Cruz et Javier Bardem.

Proposition d’analyse

Premier opus de sa trilogia testicular, ainsi que la nommait Bigas Luna, Jambon, jambon se veut d’abord une allégorie de l’Espagne. Le film, tourné en Saragosse, y voit en effet errer ses protagonistes, affamés, au milieu du désert et de la route qui le traverse. Affamés, ils le sont tous : d’une faim primitive, d’abord, celle qui fait manger du jambon à toute heure du jour et de la nuit, et de l’ail quand l’envie nous en prend ; d’une faim de chair fraîche, aussi, car pas un d’entre eux ne laisse inassouvi son désir de l’autre, quel que soit cet autre. La morale, là-dedans, ne doit plus trop savoir où se mettre…

Le ton, dès le début du film, est annoncé très clairement : il s’agira de virilité avant tout. Cette virilité,
incarnée par le mythique et omniprésent taureau Osborne (celui de l’affiche, et celui qui symbolise
maintenant l’Espagne), tous la recherchent, hommes comme femmes, parce qu’ils en sont privés (pour Jordi Mollà, alias José Luis), qu’ils en ont besoin (pour Penelope Cruz, alias Silvia) ou qu’ils cherchent à se mesurer à plus viril qu’eux (pour Javier Bardem, alias Raúl). Le film s’ouvre donc sur une paire de cojones… fendillées : le symbole de cette virilité à la fois vacillante et menaçante est amorcé dès le début. Presque immédiatement, la corrida à laquelle s’adonnent ensuite Raúl et son frère nous rappelle que le taureau, pour l’instant de pacotille, est le trait d’union entre les trois sujets du film : l’Espagne, la virilité et la nourriture.

Donner des perles aux pourceaux

On peine d’abord à comprendre comment Raúl, principale figure virile du film, peut trouver grâce aux yeux de Silvia. Ce parfait stéréotype masculin, machiste, buveur de bière et grand amateur d’ail et de jambon, se voit en effet chargé par Carmen, mère de José Luis, de séduire Silvia afin qu’elle renonce à épouser son fils… Une stratégie digne de Marivaux – le prénom de Silvia, héroïne du Jeu de l’amour et du hasard, confirme la référence constante du film à la comédie puis à la tragédie classiques – et qui constitue l’argument du film, autour duquel se nouent toutes les passions que l’on découvre progressivement. Raúl, lui, est autant un “porc” que Silvia est une “jamona”, sensuelle et du goût de tous les hommes ; on ne s’étonne donc pas qu’il utilise, pour l’approcher… un cochon.

L’opposition entre José Luis et Raúl, au centre du film, ressort alors comme assez logique, bien que tous deux soient plus complexes qu’il n’y paraît. Le fiancé de Silvia est aussi malingre et lâche que son amant est musculeux et effronté ; d’ailleurs, le fait que ce dernier l’emporte semble presque constituer un éloge du machisme. Raúl est bien entendu viril, et José Luis cérébral : le choix de Silvia se révèle manichéen. Comprendre ce qui séduit Silvia dans Raúl devient dès lors difficile. Après que José Luis, son fiancé, lui refuse le droit de sortir de la boîte de nuit où ils viennent d’arriver, peut-être se croit-elle autorisée (comme Brigitte Bardot dans Le Mépris ?) à céder aux avances plus qu’insistantes du livreur de jambons : c’est ainsi la force qui a raison des dernières hésitations de Silvia, elle qui seule nous paraissait pouvoir résister à la luxure qui sous-tend l’histoire tout entière… et qui finit par laisser entrer Raúl chez elle, nu. Ironie du sort, c’est la mort du cochonnet familial, percuté par Raúl, qui déclenchera véritablement son amour pour celui-ci. Un véritable transfert amoureux s’opère alors entre José Luis et Raúl : l’amour de Silvia, mais aussi celui de Carmen, se concentre depuis le chétif enfant gâté sur le viril livreur de jambons.

Toute la haine que José Luis accumule jour après jour contre cette virilité qui lui manque et que Raúl incarne ne peut finalement qu’éclater, sous la forme d’une castration hautement symbolique – celle du taureau Osborne, qu’il ponctue d’un éloquent “J’en ai marre de ces couilles !”. Silvia reprendra alors la symbolique, en s’abritant sous ces cojones déchues pour rejoindre Raúl. Comme pour signifier cette réussite dans la mission que lui avait confiée Carmen, l’argent, élément de motivation pour Raúl, coule alors à flots de la machine à sous qu’il taquinait.

L’esthétique et la symbolique chez Bigas Luna

La métaphore alimentaire est filée tout au long de Jambon, jambon. Silvia, cuisinière de tortillas, fait
réellement l’objet de la faim, presque morbide, des hommes qu’elle croise : ses seins “ont le goût, l’un de jambon, l’autre de tortillas aux pommes de terre et aux oignons”. L’ail, récurrent, entretient paradoxalement le jeu de séduction de Raúl, depuis l’approche de Silvia jusqu’à sa conquête finale. Le jambon quant à lui, lorsqu’il n’est pas une arme de dernier recours, est principalement associé aux deux protagonistes – par ses seins pour Silvia, et ses cuisses pour Raúl. L’image du galbe traverse d’ailleurs le film dans son ensemble : galbe des muscles du taureau, bien sûr, mais aussi du sein des femmes et des jambons qui sèchent – sans oublier l’entrejambe de Raúl, objet de plusieurs plans à part entière.

Le film concentre de fait plusieurs symboliques très fortes et assez nettes : outre celle de la virilité et de la nourriture, rappelées par le rêve de Silvia, peut-être peut-on aussi voir dans Jambon, jambon l’illustration de la décadence, étant donné le rôle de la modernité dans l’œuvre : l’image des camions parcourant la route au crépuscule se présente sans cesse aux yeux du spectateur, suivie par l’éclat des néons éclairant les quelques masures qui bordent cette route. Bigas Luna soigne ici particulièrement sa photographie : notamment, les nombreux ralentis servent à mettre en valeur les chutes et les destructions qui parsèment le film.

“En tu interior, hay un Sanson”

La question de la féminité dans Jambon, jambon est assez délicate, car aucune des trois représentantes du beau sexe n’est présentée sous un jour favorable. Qu’elles soient Carmen (la “puta madre”, ainsi que la crédite le générique de fin), Conchita (la “madre puta”, de même) ou sa fille Silvia (“hija de puta”), toutes sont assimilées à des prostituées et, de fait, aucune ne peut se passer des hommes pour vivre – ne serait-ce qu’au sens financier, puisque même Carmen dirige une fabrique de sous-vêtements masculins. Toutes sont habillées, comme le veut l’Espagne traditionnelle, de noir… ou, lorsqu’elles cherchent à plaire, d’un rouge sensuel – dualité que comporte l’affiche elle-même. La figure de la mère, de manière freudienne, est alors mêlée à celle de l’amante : outre la figure œdipienne et initiatrice de Conchita, Carmen elle-même se montre d’une
sensualité troublante avec son fils José Luis, qu’elle va jusqu’à déshabiller pour l’amener au bain.

Ce lien troublant entre mère et fils explique peut-être le blocage de José au stade oral, obsédé qu’il est (comme l’est Raúl) par la tétée des femmes qu’il aime. L’infantilisation du personnage ne s’arrête pas là, puisque tous, parents et fiancée, lui répètent sans cesse qu’il n’est qu’un gamin, qui n’existe dans la fabrique familiale qu’en tant que fils des patrons. Carmen s’arroge donc le rôle de mère castratrice, n’hésitant pas à lui intimer un incisif “Tu n’épouses personne.”. Et son père de le rabaisser encore : “Quand feras-tu quelque chose de toi-même ?”, alors que Silvia, fille-mère, le trouve “trop gamin pour [elle]”. Dans ce contexte de perte complète de virilité de José Luis, le nom de la fabrique de sous-vêtements – Sanson – n’est pas sans rappeler le héros hébraïque, privé de sa force par celle qu’il aime et qui le trompe… C’est pourquoi José Luis surprend par sa responsabilité et son romantisme, lorsque Silvia lui apprend qu’elle est enceinte depuis deux mois : l’anti-héros vainc alors sa lâcheté pour passer au doigt de la mère de son futur enfant la goupille d’une canette, comme une alliance. C’est cependant le seul moment de grâce que trouve la beauté morale dans Jambon, jambon.

L’impression laissée par ce film est donc amère. Les illusions sur les personnages sont tombées les unes après les autres, et pas un ne peut rattraper l’autre en vertu. Aucun de ces êtres affreux, sales et méchants ne parvient, en définitive, à retenir la sympathie du spectateur. Tout ce qui reste, enfin, à celui ou celle que le spectacle d’une telle décadence n’a pas dégoûté, c’est une sorte de catharsis, née de la force des passions et des désirs mis en œuvre, de l’abjection des personnages qui les vivent, et bien sûr du final, superbe.

-Emmanuel