Tirez sur le pianiste de François Truffaut
(mardi 30 septembre 2014, 20h30)

On continue dans les classiques avec ce film de François Truffaut. Il reprend avec ironie les codes du polar américain pour parler de ce qui l’intéresse : les femmes.

Proposition d’analyse

Pour le deuxième film proposé par le Ciné-Club cette année, nous donnons le deuxième succès de François Truffaut, Tirez sur le Pianiste. Le film se présente comme un polar. Truffaut suit cette fois Charlie Kohler, pianiste dans un petit bar Parisien, qui se retrouve aux prises de deux gangsters poursuivant son grand frère Chico. Lorsque son bien plus jeune frère, Fido, sera kidnappé par les deux gorilles, Charlie ne pourra plus éviter de prendre part à cette histoire qui frappe sa famille. Au fil de ce scénario, Truffaut nous fait comprendre le personnage de Charlie, en réalité Edouard Saroyan, et nous montre son passé de virtuose.

Lorsque Truffaut réalise Tirez sur le Pianiste, il vient de recevoir le prix de la mise en scène à Cannes pour les Quatre Cents Coups. Ce film autobiographique avait énormément plu par son réalisme, sa sincérité. Pourtant il choisit alors de partir dans une direction toute neuve et de réaliser un film qui n’a rien en commun avec sa vie, voir avec le monde réel dans son ensemble. Basé sur un roman noir de l’auteur américain David Goodis (Down There), Truffaut souhaite importer le genre transatlantique du film polar. On peut noter que cela ne lui garantira pas le succès aux Etats-Unis, bien pourvus en films du genre: Tirez sur le pianiste est dit « too recherché » par la critique anglophone, et ne sera pas projeté jusqu’au succès un an plus tard de Jules et Jim. Heureusement le film reçut rapidement le succès qu’il méritait, et reste depuis considéré comme son œuvre la plus inventive.

Thriller mais nouvelle vague

Bien qu’il voulait réaliser un polar à l’américaine, Truffaut surfe cependant sur la nouvelle vague pendant la réalisation de Tirez sur le pianiste. Il semble au début du film respecter tous les codes et clichés du genre qu’il mimique: rue sombre et courses-poursuites à la seule lumière des lampadaires, gangsters et hommes de main, vestes et grands manteaux, armes à feu. On pourrait aussi rapidement se croire dans un film de Hitchcock : un homme ordinaire se retrouve malgré lui lié à des événements extraordinaires (comme pour la Mort aux trousses, la Cinquième colonne…) Mais rapidement il s’éloigne de ce style en développant ses personnages. Non seulement le grand frère de Charlie est trop loufoque pour le style du film, mais rapidement tout le film alternera des scènes légères voire comiques avec d’autres bien plus sérieuses. Même les deux gorilles qui semblaient sortir d’un Jean-Pierre Melville se révèlent rapidement stupides et souvent inaptes. Les rappels au sérieux ne sont que rarement faits par l’intrigue, mais à travers les séquences sur la vie antérieure de Charlie. A travers ces dernières, Truffaut complique à nouveau le style du film en rendant son personnage principal mélancolique et complexe. Cela ralentit l’action, qui ne respecte pas du tout le rythme souvent assez élevé des films policiers: si l’on découvre beaucoup de choses et que les relations entre les personnages progressent, l’action en elle même réside en peu de scènes. Jusqu’au casting du film est paradoxal: il mélange les acteurs durs habitués aux films d’action et les metteurs en scènes. Mais la vraie trouvaille de ce casting en est les deux artistes: Charles Aznavour dans le rôle principal et Boby Lapointe dans le rôle d’un chanteur. Plus encore que les autres, le timide Aznavour est un choix étonnant mais réussit pour Truffaut. Il est alors déjà connu en tant que chanteur (il chante déjà Parce que), mais aussi par ce qu’il écrit pour d’autres chanteurs: on le sait réservé et personne ne l’attendait à l’écran. Ajouter à sa présence celle, éphémère, de Boby Lapointe est encore un mélange surprenant proposé par Truffaut et qui accentue le coté indéfinissable de ce film.

Play it Again Charlie

Mais autant ces deux chanteurs sont diamétralement opposés, la musique est sans doute la seule chose qui unifie le film. Le titre le laisse entendre: c’est avant tout un thriller, mais musical. Certes la musique est aussi variée que le genre du film, cependant elle est présente d’un bout à l’autre de l’histoire. La musique dansante que joue Charlie n’est pas sans rappeler celle des films de mafia (celle de Borsalino par Claude Bolling par exemple) et elle sera gardée pendant tout le film. Elle devient paradoxalement une routine alors même qu’elle rappelle la routine brisée de la vie du pianiste de bar. Lors des plus grands changements de style du film, les souvenirs d’Edouard Saroyan, on est plongé temporairement dans la vie d’un virtuose : oublié le style policier, et pourtant le piano est toujours au centre.
Mais cette place centrale n’est pas donnée à la musique, elle appartient au piano en particulier. Le film, en noir et blanc, est une lente transition des premières scènes sombres et dans la nuit, vers la neige en conclusion. L’imagine que Truffaut veut montrer est celle des touches du piano, noires et blanches. Le clavier et le piano sont en effet l’image centrale du film, et l’on finit par en être convaincu par l’abondance de telles images. Dès sa première apparition Chico percute un lampadaire dans le noir, alors qu’il s’agit du seul objet lumineux présent : on peut voir ce trait d’humour de Truffaut comme une fausse note du frère de Charlie. Même la neige sur les fenêtres sera successivement sombre et lumineuse selon l’éclairage. Cette progression termine donc par la maison dans les Alpes où tout est enneigé. Celle-ci, à en croire Truffaut, est la scène qui l’a poussé à porter cette nouvelle à l’écran: il voulait mettre en image la description faite du chalet et de la voiture, et la tension qu’elle apporte au final dramatique du film. Le côté policier ne l’intéressait pas particulièrement, ce qui explique pourquoi il le fuit tout le film. Toutes ces images de blancs et de noirs ne sont qu’un prétexte pour nous proposer cette scène où Truffaut sera uniquement esthète (de cheval.)

-Pierrot