Lola de Jacques Demy (2 octobre 2019-20h30)

Comme d’habitude, l’entrée coûte 4 euros, 3 pour les membres du COF et vous avez la possibilité d’acheter des cartes de 10 places pour respectivement 30 et 20 euros. L’entrée est gratuite pour les étudiant.e.s invité.e.s.

Et pour résumer :
Rendez-vous le mercredi 2 octobre 2019, 20h30
en salle Dussane, au 45 rue d’Ulm
pour voir et revoir
Lola
de Jacques Demy

Proposition d’analyse

« C’était dans quel film… Il y avait un marin et une petite fille. Il la prenait dans ses bras et il tournait avec elle. Ça allait très, très lentement. […] C’était très beau. » demande Macha Méril à son amant dans Une femme mariée (1964) de Godard. Ce film s’appelle Lola, et c’est le premier long métrage de Jacques Demy.
‘Lola ’. Quatre petites lettres qui sonnent comme une chanson, et plongent le cinéphile dans un tourbillon de souvenirs. Lola, c’est un peu une cousine de la Loulou de Berg et Pabst, une fille qui se débrouille comme elle peut. C’est l’Ange bleu qui a les longues jambes de Marlene Dietrich dans le film de Josef von Sternberg, ce sera la ‘femme allemande’, symbole d’une Allemagne en plein miracle économique, chez Fassbinder. Et entre les deux, il y a la Lola de Demy, la plus mélancolique, sans doute. Celle qui dit « l’amour, c’est beau » et qui « n’ouvrira ses bras, qu’à celui qu’elle reconnaîtra entre mille, entre cent ou trois ». C’est elle, c’est Lola.

Dans le premier film de Demy, tous les éléments qui feront son cinéma sont déjà là. Il y a des filles-mères et des matelots, des jeunes filles qui veulent vivre un grand amour, et des jeunes hommes qui n’arrivent pas à se faire aimer. Il y a des femmes qui attendent et espèrent, qui croient au miracle. Et entre tous ces personnages, c’est un chassé-croisé, un ballet amoureux qui suscite à chaque fois l’espoir d’un amour. Les contempteurs de Demy l’accusent d’angélisme. Son cinéma serait niais, rose bonbon, trop sucré. A ceux-là, Lola oppose le plus beau des démentis. La ville de Nantes, la promesse d’un départ vers des lointains plus heureux, est nimbée d’une mélancolie profonde. Le film est imprégné de ce goût amer que laissent les occasions manquées, les rendez-vous ratés, les coups du destin qui séparent deux amants. La quête de l’être aimé est parfois un appel sans réponse, et les histoires d’amour ne dureront pas toujours.

Lola est organisé, comme beaucoup des films de Jacques Demy, sur l’idée de retour et de départ. Dès le début du film, deux hommes reviennent en ville : Roland Cassard, qui transporte son amour de jeunesse dans son cœur et Malraux dans sa poche, et Michel, l’homme attendu. Sa première apparition est d’abord un hommage au cinéma américain : chapeau blanc et grosse voiture, il a tous les signes de la réussite matérielle. Mais que son regard se pose sur la mer, et c’est Ulysse qui rentre à Ithaque, pour retrouver la Pénélope qui patiemment a attendu son retour. Et c’est déjà la délicatesse de Demy, avec ce panoramique vertical qui descend lentement le long d’un réverbère1 tandis que résonnent les notes d’une musique immortalisée par un autre film : Le Plaisir (1952) de Max Ophuls, à qui Lola est dédié ; d’ailleurs Demy tournera plus tard deux films avec Danielle Darrieux, actrice fétiche d’Ophuls. Ophuls et Demy ont en partage cette recherche de la fluidité, cet amour de l’élégance discrète qui fait doucement advenir la mélancolie, et dit la fragilité des êtres. Les quelques mesures qui résonnent sont le refrain d’une chanson :
« Combien je regrette mon bras si dodu /
ma jambe bien faite / et le temps perdu. »

Le temps perdu, tous les personnages du film courent après, à leur façon. Lola garde en elle son passé comme un trésor ; Roland ne parvient pas à se défaire de son amour pour Cécile, qui revient intact. Comme le dit la petite Cécile, « un premier amour, c’est tellement fort. » Ce temps perdu se retrouve chez Demy dans les nombreux effets de miroir qui existent entre les personnages, comme si chacun était aussi une réverbération, une réincarnation. C’est ainsi que le tragique s’invite chez Demy. Il y les deux Cécile, et puis Mme Desnoyers, un autre double de Lola : Elina Labourdette, l’actrice qui incarne ce rôle, a elle aussi joué une danseuse chez Bresson, dans Les Dames du Bois de Boulogne (1945). Comme elle, et Marlene Dietrich auparavant, Lola portera un haut de forme. L’hommage se teinte alors de nostalgie.

Les personnages de Demy dépassent le simple cadre du film. A la manière d’un Balzac, Demy déploie une véritable comédie humaine, où les personnages réapparaissent de film en film. C’est un jeu émouvant pour les demyens que de repérer les passages où leurs héros seront évoqués, et Lola est sans doute l’une des figures les plus récurrentes de ce monde pas si enchanté. Cécile est l’amie de Geneviève, l’héroïne des Parapluies de Cherbourg (1963), celle qui « a horreur du théâtre ». Quant à Mme Desnoyers, elle a laissé son téléviseur à réparer chez Edmond dans Une chambre en ville (1984). Dix ans après Lola, Anouk Aimée reprend son rôle dans Model Shop (1968), flânerie californienne et étape hollywoodienne de la carrière de Demy. Dans ce film d’une tristesse profonde, la sémillante chanteuse n’est plus qu’un fantôme qui traîne son boa et son cafard dans les rues de Los Angeles2. Quelques années plus tard, dans Les Parapluies de Cherbourg, on retrouve Roland Cassard. Il a un peu vieilli, et beaucoup voyagé. Il a fait fortune dans le diamant. Face à Mme Emery, une autre version de Mme Desnoyers, il se souvient : « Autrefois, j’ai aimé une femme. Elle ne m’aimait pas. Elle s’appelait Lola. Autrefois… »
Anne

1 Ce type de plan est récurrent chez Demy. Il trouve son double dans le plan final des Parapluies de Cherbourg, sous forme cette fois d’une ascension au-dessus de la station-service de Guy. Un autre hommage à Ophuls, par exemple dans Une chambre en ville : la première nuit d’amour des amants est filmée par un panoramique vertical jusqu’à ce que la caméra atteigne une fenêtre, comme au début de « La Maison Tellier », sketch central du Plaisir.

2 Attention spoiler ! On apprend dans ce film que son mari Michel l’a quittée pour une autre, Jackie, l’héroïne de La Baie des anges (1963), le film suivant de Demy. Et puis, dans Les Demoiselles de Rochefort, un corps de femme découpé en morceaux est retrouvé Rue de la bienséance. Elle « répondait au fier pseudonyme de Lola-Lola,» chante Danielle Darrieux. Ainsi finit Lola. Jacques Demy, cinéaste de la joie de vivre, vraiment ?