Affreux, sales et méchants de Ettore Scola
(mardi 8 octobre 2013, 20h30)

Proposition d’analyse

Esthétique de l’horrible

Ils se trompent, crient,mangent, se violentent. Scènes de vie après scènes de vie, les corps dégoulinent de chair, ingurgitent et régurgitent, se saoulent, satisfont comme des bêtes leurs pulsions sexuelles. Le spectateur oscille entre sourire et haut-le-cœur, entre rire et malaise. Ettore Scola joue en effet sans vergogne d’une esthétique de l’horrible, d’une fascination des « monstres » – comme une libération de la face inavouable de l’homme. On pense aux Monstres de Dino Risi, qui, sans atteindre le comble d’enflure grotesque des personnages de Scola, sont souvent « affreux, sales et méchants ». Son film s’inscrit donc dans une tradition cinématographique italienne, mais aussi dans une tradition théâtrale et picturale bien plus vaste et bien plus ancienne. On pense au monstrueux Ubu de Jarry. On pense aux corps outranciers, entrelacés, entassés, mutilés, diaboliques de Jérôme Bosch. Le film assume aussi un certain héritage burlesque, celui de Chaplin et Keaton, comme en témoignent les diverses scènes d’empoignade : on retiendra celle où Giacinto frappe la tête de son épouse moustachue contre la table de la cuisine, et où un garçonnet, tout en restant plongé dans ses devoirs, tend à sa mère un couteau de cuisine.

Virtuosité de la mise en scène

Cette esthétique de l’horrible est servie par la virtuosité de la mise en scène. Les panoramiques et les plans-séquences sont à souligner tout particulièrement. La pièce unique du taudis de cette affreuse famille est à plusieurs reprises parcourue par de longs panoramiques, qui lui permettent d’englober de multiples et grotesques situations quotidiennes. Le décor est lui aussi remarquable, construit par son décorateur Ricceri sur une colline avec vue sur la coupole du Vatican. Le film est en outre servi par l’éblouissante interprétation de la star Nino Manfredi, et de son inoubliable masque de défiguré.

King Lear à Rome

Le personnage qu’il incarne manifeste d’ailleurs tout au long du film une volonté de survie qui l’élève au rang de ces criminels shakespeariens – Richard III, Mac Beth – qui, accrochés à leur couronne, évoluent dans un univers sanglant, hystérique et violent. Scola revendique lui-même cette filiation shakespearienne : « Giacinto [est une] sorte de Roi Lear du coin « . Comme King Lear, Giacinto est un roi solitaire trahi par ses propres enfants. Il déclare : « Personne ne m’aime, je suis seul comme un chien ». Il a aussi, pour résumer ses relations conflictuelles avec les siens, cette inoubliable remarque : « La famille, c’est comme la merde, plus c’est proche, plus ça pue ».

Réalisme

Aux côtés de la star Manfredi, Scola achoisi de placer des acteurs non professionnels, habitants les bidonvilles, dont les « trognes » crèvent l’écran. La zone du tournage fut en effet véritablement occupée jusqu’en 1977 par des bidonvilles de chômeurs et d’ouvriers venusdu Sud. Dans un premier temps, Ettore Scola comptait d’ailleurs tourner un documentaire sur ces bidonvilles – les « borgate » –, dix ans après Accattone de Pier Paolo Pasolini. Cesborgate abritaient plus de 800 000 habitants et s’étendaient sur plus de 13000 hectares.

Pasolini

Cette idée avait beaucoup plu à Pasolini,qui avait accepté d’en tourner une sorte de préface, mais son assassinat en novembre 1975 l’en empêchera. Pasolini comptait y décrire la transformation du sous-prolétariat au contact de la société de consommation entre 1962 (date de ses films : Accattone et Mamma Roma) et 1975. Et de fait, Scola se situe bien loin du paternalisme bienveillant de De Sica (Le voleur de bicyclette, Miracle à Milan), de l’idéologie progressiste du néo-réalisme ou de la bienveillance catholique. Il se défend néanmoins d’avoir réalisé un film contre les pauvres : il soutient au contraire, comme Pasolini, mais avec une drôlerie cruelle, que les pauvres sont ce que nous en avons fait. Il fait le constat nihiliste et furibard des méfaits de la société capitaliste sur les pauvres.

Polémiques

Cela n’empêcha pas lescontroverses. Scola fut fustigé par les catholiques et par la démocratie chrétienne au pouvoir : son film est en effet une accusation en image de l’inutilité voire des mensonges des bons sentiments chrétiens, puisque à l’écran le comble du sacré (la basilique Saint-Pierre) n’empêche en rien le profane le plus abject (le bidonville). De plus, la scène du baptême est d’une cynique irrévérence, puisque Giacinto, ouvertement bigame, déclare au prêtre « renoncer à Satan qui est l’auteur du péché », tandis que l’un de ses fils fracture les caisses de l’Eglise et qu’un gamin fait flotter un bateau dans le bénitier ! Mais le film fut aussi attaqué par la gauche qui l’accusa de ne faire émerger à aucun moment l’idée de rébellion ou la conscience de classes. Malgré son Prix de la Mise en Scène à Cannes (1976), Affreux, sales et méchants fut un monumental échec commercial.

Une bien fragile place pour la pureté

Au milieude toute cette puanteur, les enfants incarnent une innocence menacée. Une jeune fille, presque encore une enfant, – tendre et émouvante dans ses bottes en plastique jaune – les cadenasse tous les matins dans une aire de jeux grillagée. Prison ou protection ? Scola filme avec tendresse leurs petits visages et leurs jeux innocents, qui sont autant de bouffées d’air pur dans celui, vicié, des borgates. Des séquences parfaitement poétiques, qui contrastent avec les scènes de violence quotidienne. Le pessimisme de Scola ne lesépargnera pourtant pas. Nul espoir n’est permis. La dernière scène, symétrique à la première, est d’une poésie triste et lancinante. Il est cinq heures trente du matin, le dôme du Vatican resplendit dans la brume du matin, et la douce jeune fille en bottes jaunes se lève pour aller au puits. Sa pureté et sa jeunesse n’ont pourtant pas échappé à la saloperie ambiante…

MPB avec cinéclubdecaen, critikat et dvdclassiks