Le tombeau des lucioles d’Isao Takahata (mardi 6 décembre 2016, 20h30)

Le_Tombeau_des_lucioles

Proposition d’analyse

Tiré de la nouvelle autobiographique La Tombe des Lucioles publiée en 1967 par l’écrivain japonais Akiyuki Nosaka, Le Tombeau des Lucioles nous plonge dans le Kobe du début de l’année 1945 pendant les bombardements incendiaires des Etats-Unis sur l’Empire Japonais. Isaho Takaata nous propose le récit poignant de la lutte pour la vie de Seita, 14 ans, et de sa petite sœur Setsuko, 4 ans, alors que les raids aériens les ont laissés orphelins. Un temps hébergés par une tante lointaine, ils décident de fuir ses mauvais traitements et de se réfugier dans un abri abandonné, au pied d’un étang où volent les lucioles. Seuls et affaiblis, ils vont devoir veiller l’un sur l’autre alors que la ville se réveille et panse ses plaies.

Le traitement quasi documentaire des évènements n’entrave pas l’émotion du film. Bien au contraire, donnant corps au récit, ancrant les personnages dans un univers sensible et réaliste, il permet d’inoubliables moments de poésie. Soutenu par des recherches approfondies d’Isao Takahata, ce soin à rendre compte du réel se traduit notamment par la précision des décors. Ceux-ci ne font pas que donner un cadre physique à l’intrigue mais prennent part au récit comme des personnages. Dans les premiers temps du film, la ville de Kobe, balafrée par le feu, se renferme sur les habitants. Cadre familier transformé par la guerre, elle se fait adverse et hostile, entrave les mouvements et rugit des flammes inquiétantes. Nous la retrouvons en prolepse onirique dans les derniers moments du film, alors que la guerre a passé et qu’elle s’est érigée de nouveau. Attentif au soin accordé au traitement des rues de Kobe, Akiyuki Nosaka témoignera de la justesse avec laquelle Takahata a su redonner vie aux ruelles de la ville, allant jusqu’à avoir retrouvé dans chaque scène un coin de rue de son enfance.
Plus tard, l’abri où trouvent refuge Seita et Setsuko, au bord de l’étang aux lucioles, supporte l’émotion de la seconde partie de l’histoire : abandonné avant l’arrivée des enfants, il est le berceau de leur nouvelle vie rêvée et s’illumine avec eux. Les personnages y vont et viennent, s’approprient ses recoins et y fondent une cabane d’enfant mélancolique. C’est aussi au cœur de l’abri que se déroule la scène iconique des lucioles lâchées dans la nuit, chacune d’entre elles suggérant une lumière de leur vie antérieure ; leur mort au petit matin annonce tragiquement la seconde partie du conte.

Considéré depuis sa sortie comme une œuvre pacifiste et antimilitariste, Le Tombeau des Lucioles a pourtant été avant tout imaginé par Isao Takahata comme le récit d’une petite fille et de son grand frère, marginalisés par des évènements qui les dépassent, et qui se tournent vers la nature pour y réinventer leur vie ; ce sont deux enfants livrés à eux-mêmes dans un pays en ruine. Le personnage de Seita, notamment, entretient une relation ambiguë avec la guerre. Alors qu’il est terrassé par la violence des hommes, il se réjouit de mimer le fantassin tirant à la mitrailleuse, rêve de revue militaire et ne lâche plus sa casquette de la Marine. Au-delà du récit documentaire, le film prend-il partie ? Se positionne-t-il pour ou contre un des camps ? Il semble enfin que la violence des images et des situations se suffise à elle-même et que, volonté du cinéaste ou effet collatéral, le film peut être vu aujourd’hui comme un bouleversant témoignage sur la violence.

Nous pourrions enfin terminer en réaffirmant que Le Tombeau des Lucioles est un film à l’émotion à fleur de peau, bouleversant de sensibilité, que sa poésie et la justesse avec laquelle il peint les personnages est inoubliable, et que l’histoire de Seita et Setsuko a posé son empreinte dans l’imaginaire de générations de spectateurs.

Bastien