Le destin de Youssef Chahine (mardi 29 septembre 2016, 20h30)

destin

Proposition d’analyse

« Ce film est un fleuve, il prend sa source dans l’histoire des musulmans au XIIème siècle, irrigue les principes de tolérance et de plaisir, avant de se jeter dans la mer de nos questions contemporaines.»

C’est ainsi que s’exprime Antoine de Baeque sur Le Destin de Youssef Chahine dans Les Cahiers du Cinéma (n°517, oct. 1997). Le Destin est une fiction sur fond historique qui prend pour toile de fond Cordoue et l’Andalousie du XIIème siècle et évoque la vie du grand savant Averroès. Mais c’est tout sauf un film historique, et il serait peu pertinent de commencer une critique par une énumération de tous les manquements que ferait Youssef Chahine à la règle de vraisemblance historique dans la mesure où l’objectif du réalisateur n’est pas de rendre l’esprit ou les mœurs de l’Andalousie Almohade, ce dont on se rend très rapidement compte à la vue des costumes et du décor kitsch, à l’écoute de musiques égyptiennes modernes, ou en remarquant le choix d’un arabe dialectal moderne au détriment d’un arabe classique littéraire plus en adéquation avec la langue dans laquelle s’exprimait Averroès. Chahine prend d’ailleurs beaucoup de libertés avec le caractère de ce dernier : le personnage du film est plus un symbole des thèmes chers à Chahine qu’un portrait fidèle du philosophe. Le ton du film est résolument contemporain, et mieux vaut se tourner vers l’expérience personnelle de Chahine, qui a fréquemment été confronté à la censure et a connu l’exil, si l’on veut réellement chercher des sources à l’élaboration du film (par ailleurs Joseph se dit Youssef en arabe : on peut y voir une identification du réalisateur au personnage qui sauve les écrits d’Averroès). En matière de films sur fond historique, Chahine est également connu pour une fresque épique tournée en 1963, Saladin, qui met en scène l’histoire des deuxième et troisième croisades du point de vue arabe et constitue un hommage non dissimulé à Nasser. Citons Abdelmajid Babakhouya à ce sujet :

« Qu’il s’agisse de la reconstitution épique de la vie de Saladin ou de la vie d’Averroès, le travail de Chahine se distingue par la volonté de mettre un énoncé historique au service d’une idéologie (le nassérisme) ou de problèmes socioculturels et politiques contemporains (le fanatisme et la liberté d’expression). C’est ce qu’Aurélien Portelli appelle le « présentisme » de l’œuvre de Chahine :

“Un film historique doit proposer à la fois une reconstitution du passé adéquate, et une mise en équation du présent qui révèle judicieusement les enjeux et les questionnements de l’actualité. Le Destin ne répond qu’à la seconde exigence’’ (Aurélien Portelli, Mécanique filmique, « films historiques et histoire du cinéma »)

Mélange des genres, confusion entre passé et présent sont là pour donner une signification métaphorique à un film en costumes. Ce principe de « voiler la face de l’Histoire » est au cœur de Saladin et du Destin. L’Histoire n’est interrogée que pour mieux saisir la complexité du présent. En d’autres termes, le réalisateur aborde le Moyen Âge et revisite ses composantes à partir de l’instant présent et immédiat.

S’intéresser à la représentation du Moyen Âge dans le cinéma arabe revient inéluctablement à s’interroger sur l’existence d’un cinéma historique en tant que genre, ainsi que d’une conscience de l’Histoire chez le cinéaste. Le film de Chahine nous donne l’occasion de redécouvrir les racines profondes du débat entre foi et raison, évoque les rapports entre le politique et le religieux, ainsi que la lutte contre l’intégrisme. Ainsi, derrière la fresque “historique”, Le Destin manifeste ouvertement sa brûlante actualité. Cependant, le caractère imaginaire et vraisemblable de l’œuvre cinématographique doit-il pour autant autoriser le cinéaste à se libérer du réel et à dépasser la dichotomie hier/aujourd’hui, quitte à commettre des “glissements” historiques ? Le regard que porte le cinéaste sur le Moyen Âge implique nécessairement un point de vue sur cette époque et sur le sujet abordé. Le film historique ne doit en aucun cas être un simple prétexte pour interroger l’actualité. Il doit également proposer une reconstitution rigoureuse du passé. » (Abdelmajid Babakhouya, Regards sur le Moyen Âge: le cinéma arabe à la recherche d’al-Andalus: Le Destin, de Youssef Chahine, in « Babel, littératures plurielles »).

Le Destin est aussi une fresque musicale: chants et danses y sont omniprésents. Il ne faudrait pas voir là une originalité de Youssef Chahine- bien que le fait de traiter les thèmes du film par ce biais soit son choix- mais au contraire un aspect profondément ancré dans la tradition du cinéma égyptien, où le mélodrame, souvent entrecoupé de chants interprétés par des vedettes de la chanson égyptienne, est l’un des genres les plus populaires.

Mehdi