La balade sauvage de Terrence Malick (mardi 25 octobre 2016, 20h30)

Proposition d’analyse

Au milieu du Sud Dakota des années 50, Kit Carruthers (Martin Sheen) rencontre Holly Sargis (Sissy Spacek). Lui à 25 ans, et se coiffe comme James Dean. Elle en a 15, et joue à la majorette. Leur idylle, vue d’un mauvais œil par le père d’Holly, se transforme en une longue fuite à travers les Etats Unis, les menant des allées et ruelles de la paisible Fort Dupree jusqu’aux Badlands du Montana.

Le premier film de Malick reprend un thème en vogue au début des années 70 ; l’intrigue se rapproche du pionnier Gun Crazy (Joseph Lewis, 1950) tout comme de Bonnie & Clyde, sorti quelques années plus tôt, dont le réalisateur, Arthur Penn, était le mentor de Malick à l’AFI. Si l’histoire d’amants en fuite, vaguement inspiré par un fait divers, n’est pas en elle-même sans précédent, la narration innove ; l’emploi en contre-point de la voix off (qui sera au cœur du film suivant de Malick, Les Moissons du ciel, et que l’on retrouvera aussi dans La Leçon de piano de Campion), la temporalité tantôt linéaire, tantôt fuyante qui rythme le film, les paysages détaillés où s’insèrent pour quelques instants les protagonistes; la trame s’écoule distante, tandis qu’entre deux nuages, s’achève l’histoire. La distance onirique sur laquelle joue la narration transforme l’anecdotique en poésie, s’ajoutant au soin attaché aux images, aux descriptions minutieuses de la nature et des lieux où se déroule- parfois- l’intrigue.

La Balade sauvage tient une place à part dans la filmographie- assez maigre- de Malick ; en tant que premier film tout d’abord, et coup d’éclat – le style, les procédés narratifs que l’on retrouvera dans les films suivant étant déjà assez solidement établis, et le film ne souffre d’aucun défaut technique, malgré les conditions difficiles de tournage (trois directeurs de la photographie qui se succèdent, une équipe technique réfractaire aux méthodes de tournage atypique imposées par le réalisateur, plus intéressé par les exigences esthétiques que celles plus prosaïques). Le film marque aussi le début de la collaboration de Malick avec son directeur artistique Jack Fisk et son monteur Billy Weber, qui travaillèrent par la suite sur l’intégralité de ses longs-métrages, et le lancement des carrières de Martin Sheen et Sissy Spacek, dont les jeux d’acteur surent s’adapter aux exigences peu conventionnelles de leur rôle ; détachement et décalage rendus naturels.

Mais La Balade sauvage est aussi un de ses deux films à trame, avec Les Moissons du ciel. L’intrigue offre une structure et une cohérence aux scènes éthérées, aux divagations des pensées des protagonistes- structure qui sera petit à petit délaissée dans les films suivants, jusqu’à à peu près disparaître dans The Tree of Life. Plus accessible, le film n’en est pas pour autant moins abouti. Des moyens moindres donnent au film un souffle de liberté, qui le rapproche dans une moindre mesure du renouveau du cinéma américain des années 70. Le mélange des genres offre finalement au cinéphile friand de l’âge d’or d’Hollywood le plaisir de décortiquer les différentes influences dans un film au caractère pourtant si novateur ; le film noir, le western, et le mélodrame surgissent parfois au milieu d’une narration moins codifiée, de scènes moins écrites.

Si La Balade Sauvage fut un film sans réel précédent, son influence se retrouve dans une lignée de films d’inégale valeur. L’emploi de la voix off, qui jusqu’alors n’avait été limité qu’à la simple introduction de nouveaux éléments narratifs, à la clarification ou l’exposition, parfois à la transcription directe des pensées des protagonistes, prit une nouvelle ampleur ; de manière plus anecdotique, le thème musical du film- le Gassenhauer de Carl Orff, fut repris par différents films dans des situations analogues ; et d’autres (Blue Velvet, Moonrise Kingdom) contiennent des scènes qui semblent des variations sur divers éléments du film. Pourtant, la tonalité du film, son souci de communiquer une vision rêveuse, aux accents métaphysiques, le choix de paysage et luminosité idyllique, font de La Balade Sauvage bien plus un précurseur des autres films de Malick que d’aucun autre film, si particulier que puisse être celui-ci dans sa filmographie.

Antoine