Nostalghia d’Andreï Tarkovski (mardi 18 octobre 2016, 20h30)

Comme d’habitude, l’entrée coûte 4 euros, 3 pour les membres du COF et vous avez la possibilité d’acheter des cartes de 10 places pour respectivement 30 et 20 euros.L’entrée est gratuite pour les étudiants invités.

Proposition d’analyse

« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge ! » écrivait Du Bellay, exilé en Italie, dans ses Regrets.

Nostalghia de Tarkovski est d’abord, elle aussi, une métaphore de l’exil de l’artiste et du sentiment profond de nostalgie qui envahit douloureusement celui qui a quitté sa mère patrie.

A l’image de Du Bellay, qui écrit ces vers lors de son exil italien, le Andreï de Nostalghia a dû quitter son foyer dans l’Union Soviétique pour l’Italie et vit une existence que l’on devine vide de sens loin de son URSS natale. Aux images de la belle Toscane où vit désormais le poète, Tarkovski juxtapose le souvenir de la rude campagne russe dont le souvenir ne quitte jamais Andreï. L’opposition cruelle entre ces deux mondes, opposition qui déchire Andreï jusqu’à la toute fin du film, est sans cesse mise en évidence.

Le schéma narratif de Nostalghia peut alors être déroulé. Le personnage principal, Andreï Gorshakov, est un poète russe qui traverse l’Italie dans l’espoir de retracer la vie d’un compositeur russe lui aussi, Pavel Sosnovski. Ce dernier était exilé en Italie, avant de se suicider à son retour en URSS. Andreï, qui a laissé sa famille au pays, est absolument inconsolable. Il trouve peu de charme et d’intérêt à sa nouvelle vie dans la sublime Toscane. Il refuse les avances de son interprète italienne, la belle et sensuelle Eugenia, piquée au vif. Une seule personne suscite son intérêt : c’est Domenico, un fou qui aurait enfermé sa famille pendant sept ans dans sa maison pour échapper à une apocalypse qu’il croyait imminente.

La puissance du film ne se résume cependant pas à cet arc narratif. Il est d’ailleurs tout sauf classique, et le film ne développe pas de manière linéaire. A une histoire qui respecte les conventions scénaristiques de temps ou de personnages, Tarkovski préfère une temporalité étrange, où les scènes de rêve et de réalité se mêlent inextricablement. « Le cinéma, c’est l’art de sculpter le temps » a-t-il pu déclarer. Il s’agit alors d’effacer les frontières entre le réel et le fantasmé, entre le passé et le présent, entre les différents pays et entre les identités déchirées de l’homme exilé. Filmer les silences, accepter de prendre le temps d’occuper l’écran par des plans longs aux travellings parfois magistraux sont autant de moyens de réaliser cette entreprise. Sur le plan formel, cette œuvre très aboutie vaudra d’ailleurs à Tarkovski le grand prix de la création au festival de Cannes de 1983.

A la manière de poupées russes, plusieurs pistes s’offrent à nous pour éclairer ce chef-d’œuvre complexe, très personnel, déroutant aussi. Le Andreï de Nostalghia est un alter-égo de l’autre Andreï, Tarkovski cette fois. Dans le film, Andreï est poète – Tarkovski quant à lui est le fils d’un poète bien réel, célèbre dans l’Union Soviétique. Une belle mise en abîme voit d’ailleurs Eugenia, la madone interprète, réciter quelques vers du père de Tarkovski. Au-delà de ces références directes, la poésie est omniprésente dans le film et gouverne l’agencement de toutes les séquences, se doublant souvent d’une certaine noirceur. Pour Tarkovski, « le poète est un homme qui a l’imagination et la psychologie d’un enfant. Sa perception du monde est immédiate, quelles que soient les idées qu’il peut en avoir. Autrement dit, il ne décrit pas le monde, il le découvre. » Ou encore : « la liaison et la logique poétique au cinéma, voilà ce qui m’intéresse. Et n’est-ce pas ce qui convient le mieux au cinéma, de tous les arts celui qui a la plus grande capacité de vérité et de poésie ? ».

Les correspondances entre la vie d’Andreï et celle de Tarkovski se poursuivent. D’abord célébré comme le fer de lance d’une « nouvelle vague » du cinéma soviétique en déliquescence après la disparition du maître Eisenstein, Tarkovski se heurte rapidement à la censure des autorités soviétiques dans son pays natal. Dans les années 1970, Tarkovski quitte l’URSS. Il voyage en Italie, en Suède et au Royaume-Uni, avant de s’installer définitivement en Italie. Il réalisera ses deux derniers films, dont Nostalghia, à l’étranger.

Si le caractère autobiographique du film donne des clés d’interprétation, Nostalghia révèle peut-être toute sa profondeur dans l’universalité de l’interrogation philosophique, mystique et presque religieuse qu’il propose au spectateur. La quête d’Andreï, qui cherche inlassablement à réunifier une identité perdue et déchirée, fait écho à la difficulté de penser un monde dépourvu de barrières, linguistiques et nationales en particulier. Le film semble empreint d’un pessimisme sans appel : seuls les poètes et les fous, comme Domenico, sont capable de discernement et de clairvoyance dans un monde absurde. Tarkovski, pourtant, se défendait de tout pessimisme : sa femme écrivait ainsi qu’il « estimait que le pessimisme n’avait aucun rapport avec l’art qui était, selon lui, d’essence religieuse. L’art nous donne la force et l’espoir devant un monde monstrueusement cruel et qui touche, dans sa déraison, à l’absurdité. »

Marie