Le Désordre exposé de Olivier Bohler et Céline Gailleurd
(mardi 26 novembre 2013, 20h30)

JEAN-LUC GODARD OU LE DÉSORDRE EXPOSÉ dépasse la question du portrait et nous propose une immersion dans la création, sans concession, sous toutes ses formes ; ou comment une oeuvre se meut au fil du temps… Pour finalement en piéger l’auteur. Un documentaire passionnant, en présence des réalisateurs (et sous réserve d’un membre de l’équipe), suivi d’une discussion.

Proposition d’analyse

LE CINÉMA OU LE MUSÉE IMAGINAIRE

Été 2006. Comme par un mauvais coup de guillotine dans Masculin – Féminin, le visage de Jean-Luc Godard tombe mollement de la façade du centre Georges Pompidou. « Adieu, Godard ! » s’exclame l’un des hommes en charge du décrochage. Une tête disparaît, et avec elle, une exposition qui a beaucoup fait parler d’elle : « Voyage(s) en utopie, JLG, 1946-2006, à la recherche d’un théorème perdu ». Six printemps plus tard, André Sylvain Labarthe, fabuleux co-créateur de la collection Cinéastes de notre temps, retourne au terminal Pompidou. Cigare au bec et chapeau sur tête, il demande à embarquer expressément en Utopie. Dans le hall, un douanier de circonstance lui répond, ahuri, qu’il y a bien longtemps que l’exposition est finie. Hétérotopie rayée de la carte, l’œuvre de JLG n’est plus accessible à pieds. Reste la matière des images, des captures fantômes à l’heure où elles étaient emmurées et des souvenirs teintés d’imaginaire. Restent quelques mots, lesquels se plient majoritairement à la forme interrogative.

« Godard, tu me lis? Car moi, je n’ai rien compris ! »

« Les mines perplexes des visiteurs peuvent être faire partie du concept de l’exposition? »

« Un poète à bout de souffle est encore un poète. »

[Commentaires de visiteurs]

Dès lors, le film de Céline Gailleurd et d’Olivier Bohler n’apparaît pas comme une visite guidée dans une contrée disparue mais comme la proposition d’un champ déambulatoire : Godard ou l’œuvre à l’œuvre, plutôt que le portrait d’un homme qui se cache derrière les images. La démarche du duo de réalisateurs rentre en écho avec celle (théorique) proposée par Barbara Le Maître et Jennifer Verraes en préambule de leur ouvrage Cinéma muséum : « concevoir le cinéma comme puissance muséale aussi bien que réflexion sur le musée, et non simple objet muséalisé ; en retour, concevoir le musée comme série d’opérations à l’œuvre dans le cinéma et non simple cadre architectural. » Dans Jean-Luc Godard ou le désordre exposé, le musée se mue en lieu-occasion pour extirper les images de leur défilement dans l’obscurité et mettre en lumière leur capacité à générer des rapports avec d’autres.

TOUT SUPPORT EST SUPPORT À MONTAGE

« S’il vient à passer en ces lieux, le visiteur mathématicien saura sans doute percevoir que le nombre des liaisons entre tous les objets et sujets étalés dans cette deuxième exposition sur les ruines de la première, que ce nombre est un nombre premier infiniment plus grand que le plus grand connu à ce jour. »

[Carton de l’exposition Voyage(s) en utopie]

Dominique Païni présentait Voyage(s) en utopie comme « éléments d’un collage aux multiples associations possibles ». La véritable exposition utopique de Jean-Luc Godard, celle que lui a « refusé » le centre Georges Pompidou, se nommait : « collage(s) de France, archéologie du cinéma d’après JLG ». Subsistent néanmoins un titre et un mot qui lui « collent à la peau ». C’est dans le creux de cet espace (qui ne nous sera jamais pas donné à voir) que Céline Gailleurd et Olivier Bohler construisent leur film. Le montage/collage (et vice-versa) est non seulement au cœur du documentaire, mais il est le moteur même de sa construction.

Il y a autant de « signes » dans le voyage construit par Jean-Luc Godard que dans la déambulation proposée par Céline Gailleurd et Olivier Bohler. Autant dire que les murs du centre Georges Pompidou font office de banc de montage. L’heure est à l’hétérogénéité, au foisonnement visuel ; nulle hiérarchie entre archives, reproductions d’œuvres d’art, facéties au présent d’André Sylvain Labarthe, prises de vue de l’exposition, écrits, extraits de films… La mise à nu de Jean-Luc Godard s’effectue par un jeu de superpositions. Fondus, surimpressions, simultanéité des images, enchaînements, chevauchements : les procédés dont le cinéaste a usé, abusé, se retournent « vers » lui. Dans son texte Le cinéma en visite ; le motif de la visite guidée au cinéma, Mathias Lavin relève que le principe de montage est l’affaire des cinéastes soucieux du caractère réflexif de leur pratique. Ainsi, l’absence de Jean-Luc Godard comme parti prenant du film n’empêche pas que l’on ne voie que lui. Chaque image, choisie pour l’exposition et pour le film, est un reflet détourné, le contenant d’une obsession. La mise en relation des images est l’occasion de faire jaillir les contradiction de l’homme (pensons à ce « sur-collage » d’une toile de Matisse sur… elle-même ). Dès lors, le raccord n’est pas envisagé comme une béance mais l’infime espace d’éclat de la tectonique des plans.

Car, comme le souligne Jennifer Verraes , au fil de ces Voyage(s) en utopie, « entre les œuvres régnait la plus grande cacophonie ». Si les associations que Jean-Luc Godard nous donne à considérer ne nous parviendront jamais telles qu’elles ont éclos dans son esprit, cela n’empêche qu’elles rendent au spectateur-visiteur sa propre imagination du « voir ». Une minute mythique de Bande à part (1965) était l’occasion de battre le record temporel de visite du Louvre ; Voyage(s) en utopie apparaît comme record spatial au sein de Pompidou, la préméditation des rapports entre objets étant génératrice de nouveaux espaces, d’espaces « autres ».

Le déploiement des images dans l’espace du musée, « de la 3D à l’état pur » donc, est relayée dans le film de Céline Gailleurd et Olivier Bohler par la création d’un espace médian, quelque part entre la salle obscure et la salle d’exposition, un lieu obscur où disparaissent les murs, où André Sylvain Labarthe erre, slalomant entre les répliques d’objets évoquant l’univers de JLG, certains en double, comme il en est de Jeune fille la blouse roumaine de Henri Matisse.

Et c’est quand elle est démantelée que l’exposition nous est finalement vraiment donnée à voir, comme si notre regard avait été préparé à cet ultime « geste ». Le film s’achève au centre Georges Pompidou, au moment où l’on enlève la réplique de ladite toile de Matisse, en silence. Un décrochage vaut bien un démontage, lequel n’est toujours qu’une forme de montage. Mur nu ou ultime fondu au blanc ; à l’initial « Adieu Godard ! » semble répondre un « Adieu au langage », titre du prochain film de Jean-Luc Godard, tourné en 3D. Aura-t-il assez des murs d’un musée pour projeter ses images ?

Claire.