Copie conforme d’Abbas Kiarostami (mardi 11 octobre 2016, 20h30)

Après Spike Jonze, Abbas Kiarostami pose la question du vrai et du faux au ciné-club. Saurez-vous distinguer l’original de la copie?

Comme d’habitude, l’entrée coûte 4 euros, 3 pour les membres du COF et vous avez la possibilité d’acheter des cartes de 10 places pour respectivement 30 et 20 euros. L’entrée est gratuite pour les étudiants invités.

Proposition d’analyse

Copie conforme est le second film de Kiarostami tourné en Italie (après Tickets co-réalisé avec Ermanno Olmi et Ken Loach en 2005), la plus grande part de sa filmographie prenant place en Iran. C’est aussi la première fois qu’Abbas Kiarostami dirige une star internationale telle que Juliette Binoche. Celle-ci est d’ailleurs au cœur de la conception du film car, si l’idée du scénario est née d’une histoire vraie (dont il est en fait très éloigné), celui-ci a été écrit pour Juliette Binoche. Celle-ci est rejoint à l’écran par William Shimell, choix plutôt inattendu puisqu’il s’agit non pas d’un acteur professionnel mais d’un chanteur lyrique. Nombre de gens ont cherché à interpréter ce choix : on peut par exemple penser que le choix d’un acteur qui a l’habitude d’être vu de loin permet de créer une certaine distance avec le personnage qui par contraste rapproche le spectateur du personnage de Juliette Binoche. Les deux personnages principaux ne sont en effet pas traités de manière symétrique, le film a tendance a être beaucoup plus proche du personnage de Juliette Binoche, qui semble plus proche du spectateur, peut-être parce qu’elle se livre plus, elle semble provoquer une plus grande empathie. À ce propos, on notera que le personnage de Juliette Binoche n’a pas de nom, ce qui rend plus facile le processus d’identification. La part importante donnée aux acteurs dans le processus de création du film apparaît aussi à travers la place importante laissée à l’improvisation et aux réécritures du scénario, ce qui a imposé un tournage quasi-chronologique.

La scène d’ouverture du film peut rebuter, Abbas Kiarostami la décrivait lui-même comme « bavarde » et « anti-cinématographique ». En effet, il s’agit d’une conférence légèrement pompeuse sur la notion de copie dans l’art. Mais très vite il apparaît que le vrai sujet de la scène n’est pas forcément celui qu’on croit : l’apparition de Juliette Binoche fait se déplacer l’attention du spectateur, l’action ne semble plus avoir lieu sur l’estrade où se tient William Shimell mais dans la salle, le discours de celui-ci n’apparaissant plus que comme une sorte d’accompagnement. Cette ouverture met en place un thème qui revient plus ou moins explicitement tout au long du film : Abbas Kiarostami semble exprimer une certaine défiance vis-à-vis des mots. En effet, le générique établit un parallèle entre la conférence de James Miller et une pièce de théâtre, questionnant ainsi la sincérité du discours. De même, les plaisanteries attendues du conférencier ou encore le sous-titre polémique de son livre peuvent amener à penser que le discours de William Shimell est en grande partie rhétorique. Le film semble ainsi comme un chemin d’un discours théorique sur l’art vers des considérations plus pratiques puis, finalement, les émotions des personnages. Il ne faudrait pas pour autant penser que Kiarostami fait ici un procès sans appel du verbe et cherche à décrédibiliser totalement le personnage de William Shimell, le réalisateur cherche de son propre aveu à « réhabiliter la copie dans l’art », mais il le fait de manière subtile. En effet, la copie et les processus de reproduction semblent tout d’abord apparaître comme les vecteurs d’une perte de sens. Par exemple, les nombreuses copies du livre de James Miller dont dispose le personnage de Juliette Binoche semblent avoir perdues totalement leur valeur en tant que production philosophique et n’avoir plus qu’un rôle social à jouer (celui de cadeau). De même, les nombreux couples de mariés identiques présents à Lucignano semblent nier la possibilité d’une originalité. Mais en se concentrant sur un de ces couples puis en faisant intervenir d’autres couples plus âgés, Kiarostami crée à travers ces copies un éclairage nouveau du couple « original » qu’est celui formé par Juliette Binoche et William Shimell, comme la copie est censée mener à l’original dans la théorie de ce dernier. Il importe donc en voyant Copie conforme d’avoir conscience que le sujet du film n’est pas une théorie sur le rôle de la copie dans l’art mais quelque chose de plus profond d’abord caché par les conversations des personnages, même si cette réflexion théorique est bien présente dans le film mais, à mon sens, secondaire.

Quel peut alors bien être le sujet du film Copie conforme ? Les choix de mise en scène et de composition de Kiarostami apportent peut-être une réponse. En effet, Kiarostami fait le choix d’une composition très simple mais très travaillé qui met l’accent sur le jeu des acteurs. On notera par exemple les nombreux plans fixes sur les visages de Juliette Binoche et William Shimell, qui créent un rapport très frontal entre le spectateur et les acteurs. De même, on peut être surpris au début de la scène dans la voiture de Juliette Binoche du peu d’attention qui est portée aux paysages extérieurs, comme pour nous signaler que c’est dans les relations entre les deux personnages principaux que se joue l’essentiel du film. On notera d’ailleurs dans cette scène les reflets du paysage sur le pare-brise qui se superposent avec les visages des personnages, comme pour souligner la superficialité de leur conversation et indiquer au spectateur que le sujet est ailleurs, plus profond, profondeur qu’il s’agira d’atteindre dans le reste du film.

Il ne sera pas simple d’atteindre cette profondeur. En effet, il va pour cela falloir recourir à un procédé audacieux qui enfreint les règles usuelles de la narration. Le basculement narratif du milieu du film interroge en effet forcément et amène le spectateur à chercher une explication qu’il ne trouvera pas. Il n’y a pas d’explication bien sûr puisque l’histoire est fictive, elle ne dispose d’aucun autre contexte que celui du film. Il semble donc vain de chercher une explication autre que la fameuse phrase par laquelle Boris Vian clôt la préface de L’écume des jours : « Cette histoire est vraie puisque je l’ai inventée ». En effet, une histoire fictive, puisqu’elle ne fait pas référence à une réalité à laquelle on peut se rapporter ne peut être considérée comme « fausse ». Pourtant, il est d’usage de rendre possible l’illusion de l’existence d’un tel référentiel, d’u contexte dans lequel la narration pourrait se placer, si ce n’est par le réalisme, au moins par la cohérence de la narration qui est ici en partie absente. On peut se demander pourquoi Kiarostami a recours à un procédé aussi atypique. On peut le voir comme un moyen de sortir les personnages des discours théoriques convenus sur l’art et des clichés de la comédie romantique pour les mener vers un discours plus personnel (on notera dans la deuxième partie l’influence du Voyage en Italie de Rossellini). On peut aussi penser que ce basculement narratif permet à Abbas Kiarostami de présenter dans un même film de plus nombreuses facettes de la relation entre les personnages de Juliette Binoche et William Shimell, de la superficialité à la profondeur. À ce propos, Abbas Kiarostami semble se moquer du spectateur lorsqu’il fait dire au personnage de Juliette Binoche « Il n’ a aucune notion du temps » alors qu’il est justement impossible d’inscrire l’action de son film dans une trame temporelle cohérente.

Malo