Sa Majesté des mouches de Peter Brook
(mardi 7 janvier 2014, 20h30)

La nouvelle année du ciné-club commence fort avec l’adaptation cinématographique du roman de William Golding, Sa Majesté des mouches. Fidèle à l’oeuvre originale, Peter Brook nous en offre une vision poignante par sa réflexion sur la société humaine et touchante par sa description des personnages mis en scène.

Proposition d’analyse

De l’écrit à l’écran

Adapter un roman au cinéma est toujours une entreprise difficile. Peter Brook en a fait l’expérience pour son adaptation à l’écran de Sa Majesté des mouches de William Golding. Le roman raconte le naufrage d’un avion évacuant des écoliers anglais pendant la guerre et leur survie sur une île déserte, glissement de la civilisation vers la sauvagerie. Le vœu de Peter Brook était de réaliser un film au budget très réduit, sur le modèle de la nouvelle vague en France, condition selon lui nécessaire pour garder une grande liberté sur sa production et ainsi pouvoir saisir l’essence du roman et atteindre une forme d’universalité dans le message délivré. Selon ses propres mots, « le livre de Golding est une histoire de l’homme abrégée ». Cependant, continue-t-il, « l’histoire de la réalisation du film est un condensé de l’histoire du cinéma, avec tous les pièges, tentations et déceptions qu’on rencontre aux différents stades d’une production ».

Peter Brook débute la construction du scénario avec Sam Spiegel, producteur hollywoodien. Ce dernier a une conception du projet totalement différente de celle de Brook, et le pousse à augmenter le budget et à modifier de façon importante le scénario. Il était notamment question de mettre en scène une longue expédition à travers l’île, de faire des écoliers des ressortissants américains, ou encore d’introduire des jeunes filles dans le scénario. Voyant le film lui échapper au fil des désaccords avec Spiegel, Brook quitte le projet, qui est mis au placard. Une année passe, et Brook trouve un nouveau producteur, Lewis Allen, avec qui il rachète les droits du film et trouve des financements. Sûr de sa liberté artistique, Brook peut alors débuter véritablement son film.

La majeure partie du budget étant alloué au rachat des droits, Brook rencontre quelques difficultés matérielles.
D’abord il doit trouver une île proche pour tourner le film. Il s’agira de l’île de Vieques, à côté de Porto Rico, ce qui l’amènera à engager des acteurs britanniques vivant aux États-Unis pour réduire les coûts de transports. Seul l’acteur jouant Piggy vient d’Angleterre, trouvaille miraculeuse à moins de deux semaines avant le début du tournage.

Brook doit également constituer une équipe technique peu rémunérée, composée donc de personnes n’ayant jamais travaillé sur un film. Par exemple le caméraman, Thomas Hollyman, est un photographe, qui est donc familier avec les questions de cadrage et d’exposition, mais qui n’a aucune expérience en ce qui concerne les mouvements de caméra et les problèmes de raccord. Il devra découvrir lui-même le métier au fur et à mesure du tournage. Le noir et blanc est préféré à la couleur, pour une raison de coût, mais également afin de restituer une tonalité sobre, de mise lorsque l’on narre un mythe de la création de l’homme. De plus, sur l’île, les prises sont multipliées car il est impossible de visionner les rushes.

Le fait que des enfants soient le sujet du film demande aussi une attention particulière. Pour s’occuper d’eux entre les scènes, ce sont tout simplement leurs mères qui sont engagées. Mais ce qui préoccupe le plus Brook, c’est de faire s’exprimer ces enfants, qui ne sont pas des acteurs nés, à l’exception des deux ou trois personnages principaux. Il choisit de laisser une grande part au naturel, afin de saisir des émotions réelles et non feintes, comme la scène du repas où les acteurs, à jeun, se sont vus donner la viande du porc sans aucune autre consigne que de manger. La caméra capture alors la spontanéité, le regard d’un enfant qui a faim, sans artifice. C’est ce naturel que privilégie Brook, afin d’échapper à la raideur et la maladresse d’un enfant qui ne sait pas jouer l’acteur. Ce choix est une réussite, et l’on est émerveillé de constater la richesse et la complexité des émotions contenues dans le regard de l’enfant qui vient toucher le marin salvateur.

C’est précisément là que réside la force émotionnelle du film : la violence, la cruauté des uns et la tristesse, la sensibilité des autres dont le spectateur est témoin sont réelles, et la mise à l’écran de cette réalité crée un lien plus fort entre l’œuvre et le public que le roman ne peut le permettre. La fiction n’en est plus une, mais s’ancre dans le réel par la transmission d’émotions, et le spectateur voit dans ce mythe une traduction du monde réel dont l’exactitude est confondante. En sens inverse, Peter Brook, qui a vu le comportement d’un groupe d’enfants sur une île, témoigne de la part de réel et de réalisme qui existe dans l’œuvre originale : « La seule erreur dans la fable de Golding, c’est le temps qu’il faut pour tomber dans la sauvagerie. L’action de son livre se déroule sur à peu près trois mois. Je suis convaincu que, si le bouchon que constitue la présence continuelle d’adultes [sur le tournage] sautait, toute la catastrophe aurait lieu en trois ou quatre jours ».

« The rules are the only thing we’ve got » -Ralph

Cette catastrophe, l’émergence de la loi du plus fort au sein d’une société organisée, est annoncée dès les premières minutes du film qui, à l’aide d’une série de photographies accompagnées de bruitages, montre la société des adultes mise en danger par la guerre, loi du plus fort à l’échelle internationale. Les enfants sont évacués pour les protéger des conséquences de la bestialité humaine, mais seulement pour se voir rattrapés par cette bestialité, qu’ils abritent eux-mêmes en leur cœur. Tout au long du film, la prise du pouvoir de la sauvagerie se manifeste dans l’évolution de l’habillement des enfants : à partir du moment où Jack ordonne au chœur de retirer leur cape, les corps se dénuderont peu à peu avant de se voir couverts de peintures, symbolisant par le contact au minéral le retour à la nature d’êtres qui en étaient tenus éloignés par leur éducation. Ce retour à un état primitif de civilisation est également présent dans la musique, qui passe du Kyrie eleison harmonieux et d’un thème mélodieux joué par des flûtes à un concert cacophonique de percussions et à des cris de guerre. Il se matérialise enfin dans l’oubli d’éléments constitutifs de leur éducation, comme le montre la double scène où le personnage de Percival décline son identité : la première fois sans hésitation, prénom, nom, adresse et téléphone, et la seconde fois moins assurée, et interrompue par un trou de mémoire, signe que le mouvement des enfants hors de la civilisation s’accompagne d’une fuite hors de ces enfants de leur éducation, pourtant stricte dans les écoles anglaises.

Seuls trois garçons tentent de s’opposer à ce mouvement : Ralph, Piggy et Simon, incarnations respectives de la démocratie, de la loi et de la raison.

Simon, tout d’abord, est un personnage marqué par sa pureté, son innocence. D’un naturel très calme, on le voit contempler la nature et les animaux, savant éclairé en construction. Il est le porteur de la vérité : d’une part lorsqu’il fait face à la tête de porc (nommée sa Majesté des mouches) et qu’il semble percevoir la marche de l’histoire, qu’il semble réaliser ce qui va se produire, et d’autre part lorsqu’il découvre que le monstre dont ils ont peur est le corps d’un parachutiste et tente d’en informer ses camarades. Simon est le dernier rempart contre l’ignorance et la crainte, qui se voit détruire par l’ignorance et la crainte, laissant place à un monde où les croyances les plus absurdes ont le pas sur la raison.

Ralph, ensuite, aurait toute sa place à Athènes au cinquième siècle, convoquant l’assemblée des citoyens sur la Pnyx, organisant le vote pour élire un dirigeant, et distribuant les tâches à chacun pour le bien-vivre commun. La conque symbolise cette république en construction, objet qui rassemble et qui donne le pouvoir de la parole lors des assemblées.

Enfin, le garant de la République est Piggy, véritable magistrat qui collecte les noms des rescapés du naufrage, rappelle à tous les règles de la vie en société et garde la conque. Il possède également un deuxième objet d’importance pour la société insulaire : ses lunettes qui permettent d’allumer le feu nécessaire pour cuire la viande, mais surtout pour attirer l’attention d’avions ou de bateaux passant à proximité, leur seul lien possible avec le monde extérieur. Piggy détient la puissance de la parole, seule arme qu’il a pour se défendre face aux moqueries, ce qui fait de lui l’ambassadeur de la civilisation. Alors que les enfants tombent dans l’écueil de la violence muette, il est toujours capable de mettre des mots sur les choses et de les expliquer, que ce soit pour exposer l’origine du nom de son village ou pour analyser le meurtre de Simon. Lorsque Piggy disparaît, la conque est également détruite, double signe que le point de non-retour est ici atteint : la violence a définitivement pris le pas sur la loi, le geste a définitivement supplanté le verbe.

Cette violence atteint son paroxysme à la toute fin du film, où survient un deus ex machina : le retour de la civilisation, ceinte d’un uniforme d’un blanc impeccable, accompagnée d’une musique rythmée, où dominent les cuivres. Le dernier plan avant le générique, gros plan très touchant sur Ralph, est un véritable appel au spectateur : si Ralph a échoué à conserver les règles de vie en société sur l’île, il a néanmoins pu être sauvé. On ne peut alors que s’interroger sur l’autre côté du miroir, présenté au début du film : face à la barbarie de la guerre, existe-t-il une autorité capable d’imposer la paix à tous ? Et le cas échéant, est-on condamné à partager l’échec de Ralph et être le témoin impuissant de la ruine du monde ?

-Raphaël