Les Apprentis de Pierre Salvadori
(mardi 28 janvier 2014, 20h30)

Pour le premier cycle de la nouvelle année, le ciné-club propose de faire avec vous un état des lieux: « chacun cherche son toit » ou l’occasion d’explorer en trois films l’interaction entre personnages et habitation. Nous vous invitons chaleureusement à notre pendaison de crémaillère le 28/01 à 20h30 avec la projection des APPRENTIS (1995) de Pierre Salvadori, en sa présence. Le film sera suivi d’une discussion avec le réalisateur. C’est donc doublement l’occasion de découvrir les mésaventures d’Antoine (François Cluzet) et Fred (Guillaume Depardieu), colocataires malgré eux dans un appartement qui ne leur appartient pas. Pour tout bagage, ils portent les maux d’un siècle finissant, tentant tant bien que mal de composer avec les petits désagréments de l’existence. LES APPRENTIS est une comédie qui explore la tendresse là où tout ne pourrait être qu’amertume et s’inscrit ainsi, avec une grande sensibilité, dans la lignée des aventures d’Antoine Doinel ! de François Truffaut.

Proposition d’analyse

Premier film du cycle « Chacun cherche son toit » :

L’appartement qui ne leur appartenait pas

« Habiter un lieu, est-ce se l’approprier ? Qu’est-ce que s’approprier un lieu ? À partir de quand un lieu devient-il vraiment le vôtre ? Est-ce quand on a mis à tremper ses trois paires de chaussettes dans une bassine de matière plastique rose ? Est-ce quand on s’est fait réchauffer des spaghetti au-dessus d’un camping gaz ? Est-ce quand on a utilisé tous les cintres dépareillés de l’armoire-penderie ? »
Georges Pérec, Espèces d’espaces


« Heureuse est la maison qui abrite un ami. Il se peut même qu’on la construise, telle une charmille en fête ou une arche joyeuse, pour ne l’accueillir que durant une seule journée. Plus heureux encore est celui qui, sachant la solennité de cette relation, en honore la loi. »
Ralph Waldo Emerson

Tout commence par une porte qui ne s’ouvre pas. Antoine (François Cluzet), petit brun sec, index enfoncé sur la sonnette, refuse obstinément cette barrière inerte entre lui et Valérie, la femme qui l’a quitté. Changement de palier, changement de porte, deux ouvertures légèrement décalées : Fred (Guillaume Depardieu), grand dadais blond, silhouette inconnue pour Antoine, joue le majordome de circonstance, puis, une pièce plus loin, un temps plus tard, Benoît, propriétaire endimanché et américanisé, accepte d’offrir l’asile à son ami Antoine, pour « une nuit ou deux », avant de reprendre l’avion. « T’as qu’à prendre la chambre du fond. » Fondus en porte à porte, la voix d’Antoine en off inonde ce petit coin de bois vert ; trois ans se sont écoulés et l’on passe enfin de l’autre côté. « La porte démontre de façon décisive que séparer et relier sont les deux aspects d’un même acte. » écrivait Georg Simmel un siècle plus tôt. La porte nous sépare d’un écoulement tangible du temps mais relie derrière elle deux êtres qui seront bientôt des inséparables, autant dire, de drôles d’oiseaux.

La séquence d’ouverture des Apprentis nous donne le plan du film : à une relation humaine déçue répond une solidarité inattendue, le besoin de se retrouver soi-même se corrèle à l’affranchissement du « chez soi », les petites tragédies de l’existence se donnent à palper sur le ton de l’humour. D’emblée, Les Apprentis s’annonce comme « un film ami qui capte le large spectre du dérisoire humain, du rire aux larmes et retour. » Que la visite commence !

La Providence, agence de colocation

Antoine et Fred, qui pourraient être les enfants naturels de leurs homonymes Doinel et Moreau, n’avaient a priori aucune raison de se fréquenter, encore moins de vivre ensemble, alors, difficile d’envisager une amitié. Le partage d’un même toit et des mêmes plats de pâtes pendant trois ans fait tomber les murs de la pudeur. « Combien de temps ça dure la familiarité, l’intimité avec quelqu’un qu’on ne voit plus? » dit Antoine au sujet de Valérie. La question se pose à l’inverse : à partir de quand ça commence la familiarité, l’intimité, avec quelqu’un que l’on voit tous les jours sans l’avoir vraiment choisi ? Le « chez soi » ne pouvant prétendre, pour eux, à être synonyme de propriété personnelle, il se mue en espace relationnel. Comme le rappelle Jean-Paul Flamand , l’appartement est littéralement ce qui est ‘à part’, composante fragmentaire de l’immeuble et unité coupé des autres. Aussi, les jeux de porte, qui donnent au film un rythme effréné, que le montage soutien en faisant presque « claquer » l’enchaînement des plans, donne à humaniser cet espace, à le transformer en bulle mi-poisseuse mi-chaleureuse.

« Bon j’ai l’impression qu’il reste encore quelques affaires appartenant aux anciens locataires mais je vous propose de visiter malgré tout afin que vous ayez un aperçu des lieux. Donc nous avons une entrée avec fenêtre sur cour, un vaste salon qui donne sur une première chambre à laquelle on accède également par le couloir. Nous revoilà dans l’entrée qui donne également sur une deuxième chambre sur cour, plus vaste; 25 m2, lumineuse. »

[Discours de l’agente immobilière]

Pour « ne pas vivre seul », -comme dit la chanson -, Antoine et Fred envisagent le déménagement sans changement de configuration ; ils essaient de vivre encore un peu ensemble. Vivre à deux, c’est doubler le dénominateur d’une existence trop solitaire qui couperait définitivement des mouvements du monde mais c’est aussi doubler le potentiel d’incertitudes. Néanmoins, l’apprentissage commun de Fred et Antoine bascule de manière irréversible lorsqu’il y a changement de serrure, au moment où l’amitié n’a plus de lieu pour s’éprouver au quotidien. Une fois l’appartement quitté, Fred et Antoine font l’expérience d’un douloureux retour au monde. La précarité, qui avait au moins le mérite d’être définitive, perd de sa petite splendeur éternelle. Leur amitié les avait prémunis de quelques aléas de la vie en société : et voilà que leurs trajectoires avortées les écraseraient presque. C’est sur cette ligne que la première visite d’appartement est mise en scène : Fred découvre avec stupeur que les appartements parisiens bon marché sont dédiés aux « pauvres qui ont de grosses économies », Antoine qui ne rêve que « d’un trois pièces avec Valérie » se rêve alors dramaturge à succès. C’est alors que les nerfs d’Antoine lâchent, ce qui l’amène à faire un passage en maison de repos plutôt que dans un nouveau studio. Pour Fred, c’est le retour en arrière, le domicile parental, « repeindre le débarras, laver la R5, ranger la remise ».

À la sortie du film, Laurent Roth posait cette question : « Ainsi, le mouvement du film est-il donné par cette instabilité immobilière qui est assurément le trait le plus juste de la galère moderne : comment faire des projets de vie quand le cadre lui-même n’est pas donné ? »

Se construire de toutes pièces

« Agnès, t’as un minitel ? ». Au-delà du charme irrésistible de ce type de répliques caduques, Les Apprentis apparaît comme un film générationnel qui exacerbe les angoisses existentielles de la fin du siècle dernier, comme « une chronique de la petite galère moderne » . La pente est douce amère, comme une descente d’escaliers en skis improvisée, de nuit. Les déambulations de deux chics types paumés, naufragés du petit matin, amis partageant un même lit, étaient déjà symptomatiques des années 80, notamment dans Extérieur Nuit (1980) de Jacques Bral, testament mouvant de son temps. Les années 90 semblent être animées par une volonté plus affirmée de sonder la mélancolie à travers le fait de vivre en société, la difficulté à prendre part à la « communauté des hommes », à l’heure où le mot « homme » résonne si faiblement dans le tohu-bohu de la capitale. « C’est bien le même matériau humain qui turlupine Pierre Salvadori et travaille ses deux films : la coalition des solitudes contre l’âpreté des jours, le pari désespéré sur l’humour, l’amour et l’amitié comme seules issues possibles à la tragédie existentielle. »

Plutôt que de nous donner à voir une série de visites sans lendemain, Pierre Salvadori fait des Apprentis un lieu de l’amitié immuable. Une séquence est particulièrement signifiante. Antoine rend visite à Sylvie, une ex copine qui se prépare à emménager chez son nouveau copain, lequel devrait arriver d’un moment à l’autre dans l’appartement. Cependant, face à l’idée de devoir sacrifier du temps pur d’amitié pour une heure de plus en compagnie de son concubin ‘à venir’, Sylvie se liquéfie, et les deux amis se réfugient dans un carton vide lorsque ledit compagnon débarque. « On se croirait dans l’une de tes pièces ! » lance Sylvie à Antoine. Il s’agit d’une allusion aux œuvres théâtrales qu’Antoine gribouille sans réelle conviction, sans que l’on sache s’il en vient à bout. Mais, prise au pied de la lettre, cette réplique accorde enfin un « espace » à Antoine, un carton sans fioriture dans lequel on peut entrer à deux, pour peu qu’on le veuille. Après avoir habité des lieux qui ne lui appartenaient pas, Antoine se voit accordé le titre de « logeur tout terrain ». Ce bout de carton, c’est autant le symbole d’une précarité ad eternam, une précarité comme seul élément de fixité, que sa finale libération mentale, lui dont la mise à nu a été synonyme de fragilisation à outrance. Après une phase de dépression, Antoine trouve ainsi un soupçon de résolution dans la dialectique « habiter et vivre ». Les Apprentis s’achève en extérieur, sur un banc public sans amoureux qui se bécotent ; la résurgence de l’amitié confère un dernier éclat lumineux.

Deux films français contemporains des Apprentis abordent également la conjonction d’une neurasthénie générale à des questions profondément sociales. En 1995 sort également L’Âge des possibles de Pascale Ferran, film choral « hyper générationnel » où onze personnages d’une moyenne d’âge de vingt-cinq ans composent avec la vie à un moment où l’horizon des possibles de l’existence tend à ressembler à un encéphalogramme plat. La caméra nous fait butiner d’appartement en appartement, comme autant de bulles d’existence sur le point d’éclater. « Aujourd’hui, tout le monde a peur. De pas trouver de travail. De perdre son travail. De mettre des enfants au monde dans un monde qui a peur. De ne pas avoir d’enfants à temps. Peur de s’engager. D’attraper une maladie. De passer à côté de la vie. D’aimer trop. Ou trop peu. Ou mal. Ou pas du tout. » nous dit-on en prélude. En 1998, Jean-Claude Guiguet réalise Les Passagers. Le film ne tient qu’à une ligne… de tram, microcosme où se frôlent les trajectoires de vie des passagers. Nous mettons du temps à franchir le seuil du premier appartement, le film s’attachant à creuser l’exacerbation de questions existentielles dans la sphère sociale. La séquence finale, magistrale, est tournée dans un « non lieu », une pièce noire, où les personnages tutoient tour à tour le spectateur pour lui demander « où est passé l’homme », et s’il existera encore demain. « Votre bonheur est ailleurs » dit l’agente immobilière des Apprentis, sur un ton de compassion. Dans ces trois films, les personnages sont confrontés à la difficulté de se sentir « hommes » dans une ère où le « chez soi » spirituel apparaît comme superfétatoire, où l’authenticité des relations humaines est altérée par un perpétuel désir de rentabilité, où les élans d’accomplissement se retrouvent enfermés entre quatre murs. Et vivre « pour soi avec les autres », c’est se retrouver « à part », avec ou sans appartement. Trois films, qui, en adoptant chacun une structure narrative et un ton propres, nous amènent à repenser notre « passage ici-bas », volets clos ou fenêtres grandes ouvertes.

Dans L’Amitié, Ralph Waldo Emerson écrit que « nous avons bien plus de tendresse qu’on ne le dit ». Et c’est cette tendresse-là que Pierre Salvadori entretient à travers ses personnages qui vaut aux Apprentis son incorruptible authenticité, cette magie résolument juste dans la mise en scène des relations humaines. Une fois qu’Antoine quitte la maison de repos, une scène éclair apporte à nouveau un peu de lumière : il s’endort sur l’épaule d’une inconnue, dans le métro. Dans le cadre d’un projet artistique, « I felt like I know you », la new-yorkaise George Ferrandi a expérimenté la chose en feignant à répétition ce simple geste d’abandon. Elle explique qu’elle voulait briser l’espace social et rétablir un soupçon de contact humain, dans des lieux qui n’ont plus rien de « commun » . Comme si vivre en société revenait, finalement, à jouir du statut de « colocataire permanent du commun des mortels ». Après avoir vu Les Apprentis, un film qui vous habite pour longtemps, à nous de faire sauter les verrous !

-Claire Allouche.