En Construccion de Jose Luis Guerin
(mardi 4 février 2014, 20h30)

Des immeubles du Barrio Chino de Barcelone tombent un à un. Ses habitants sont amenés à vivre dans un « non-temps », suspendus entre un passé mythique, lequel ressurgit contre toute attente, et un futur vague et assurément terne. C’est dans cette « vie dans le creux » le réalisateur espagnol José Luis Guerin s’immisce et nous embarque. Son documentaire « qui n’en est pas tout à fait un » explore avec une minutie vivante et vivifiante les récits des habitants, leurs souvenirs et leurs espoirs, à l’heure où les murs brisés permettent une véritable mise à nu. Nicolas Thévenin, co-créateur de la revue Répliques, qui consacrait son deuxième numéro à José Luis Guerin (notamment), animera une discussion à l’issue du film.

Proposition d’analyse

Quartier / Habitants = Ré (novation + miniscences)

« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources. »

Georges Pérec, L’espace (suite et fin)

S’en remettre à Georges Pérec pour entrer dans En construcción, ce n’est pas jeter un pavé dans la mare, cela revient tout au plus à enlever une brique du quartier Chino de Barcelone où José Luis Guerin a tourné. La démarche de José Luis Guerin apparaît comme celle inverse (au sens ‘mathématique’, « 1/x », et non d’opposition) de La Vie mode d’emploi (1978) de Georges Pérec. En effet, si le réalisateur tâche de « construire » un espace où parole et mémoire sont solidaires, à travers un goût prononcé pour l’exhaustivité et la recherche formelle, le mariage entre hyper documentation et éclosion de fiction, le rapport au « décor » les distingue. Dans En construcción, les appartements n’apparaissent pas en coupe pour des motivations esthétiques : c’est l’état de fait, car il semble bien qu’ici, dans le barrio Chino, on détruit plus qu’on ne bâtit. C’est du moins le point de vue adopté par le montage : nous ne verrons finalement qu’un seul appartement rénové, froid et sans âme, à la fin du film, alors même que les murs qui tombent donnent leur rythme au déroulement des journées. La structure du film est animée par cette tension entre disparition et résurgence, « montage et démontage », au sens le plus littéral du terme, puisque José Luis Guerin et son équipe entamaient le processus de postproduction en parallèle du tournage, respectant ainsi le précepte bressonien : « Monte ton film au fur et à mesure que tu tournes. Il se forme des noyaux (de force, de sécurité) auxquels s’accroche tout le reste. »

Regarde les murs tomber

Ainsi, le titre choisi par José Luis Guerin vient désamorcer l’idée d’un film à la dramaturgie toute tracée, à la temporalité installée. En construcción est un film « en cours », un « work in progress ». Le réalisateur lui-même établit, au-delà de leur concordance temporelle dans le film, une analogie entre la réalisation d’un film et un chantier immobilier , dans ce qu’ils impliquent tous deux de mouvement et d’adaptation. De plus, les deux sont des œuvres de commande au long cours ; En construcción est né dans le cadre de l’Université Pompeu Fabra où José Luis Guerin enseigne et le projet s’est étalé sur trois ans. José Luis Guerin a vécu avec les habitants du barrio Chino et considère son film comme « le résultat de ‘vivre avec’ » .

D’ailleurs, concours de circonstances ou simple penchant commun pour les grands ensembles, Mercedes Alvarez, la monteuse du film, qui fut étudiante de Guerin, réalise dix ans plus tard Mercado de futuros (2011) (« Marché d’avenirs ») où elle explore la folie fiévreuse des agences immobilières espagnoles, leurs projets urbains démesurés comme autant de dénis du passé. Encore une fois, le titre en dit long sur l’inscription temporelle du film : le marché ne remet pas au goût du jour l’idée d’un présent « au long cours », aussi le film repose sur les images virtuelles vendues toute la journée. Dès lors, « habiter » n’apparaît plus comme un fait tangible, ancré dans le quotidien, mais comme un projet sans cesse reporté.

Dans En construcción, le suivi méticuleux, qui confère la sensation de l’écoulement « d’un temps réel », n’aboutit néanmoins pas à la création d’un film descriptif et linéaire. D’une part, l’œuvre que José Luis Guerin construit depuis 1983 avec Los motivos de Berta est protéiforme, réalisant successivement ou mélangeant « fiction, essai, journal, lettres, notes » . De ce point de vue, En construcción apparaît comme la somme de cet inventaire, au nom d’une exhaustivité de thèmes qui s’approprient chacun un style propre : nous sont donnés à voir l’intimité de quelques habitants, le travail sur le chantier, quelques vagabondages dans les alentours et les vibrations des murs. D’autre part, En construcción se révèle être une recherche rythmique sans cesse renouvelée. Malgré la récurrence de certains plans (l’horloge-mirador qui nous donne à penser que « ici, l’espace est tout car le temps n’anime plus la mémoire. » , le quotidien du chantier…), le montage du film de Guerin explore une ‘cinétique de l’inertie’, met images et sons au service des derniers soupçons de mouvements, qu’il s’agisse d’un simple faisceau lumineux ou d’une grue qui sort de son état stationnaire. Les « portraits de vivants » , leurs récits et leurs dialogues, viennent secouer les matières brutes des bâtiments mutiques. La séquence finale va dans ce sens : le jeune couple, que l’on connaissait jusque là affalé dans un lit, s’échappe enfin du quartier, court dans la rue, s’arrête et reprend, face à nous.

« Le film désire cette humanité et l’exalte : maçon espagnol lunatique (Santiago), ouvrier marocain marxiste (Abdel), jeune tapineuse amoureuse de son jules (Juana et Ivan), vieux mythomane qui transforme sa pauvreté en richesse (Antonio, l’ancien marin. Il s’agit ici, encore, d’affabuler le monde pour rester, contre la morbidité technocratique, du seul côté qui vaille : celui de la vie. Comme le dit, dans le film, une passante devant l’excavation d’ossements mis au jour par le chantier : « On vit sur des cadavres et on ne le sait pas. »

Jacques Mandelbaum, « Le monde rêvé de José Luis Guerin », Le Monde, 10/09/2008

« On vit sur des cadavres et on ne le sait pas »

Dans En construcción, une distinction s’opère entre « les habitants » et « les vivants », de même que José Luis Guerin joue de la profondeur de champ, des farandoles de fenêtres, ou de tout type de cadre double.

« Même l’habitation solitaire reste ici une habitation sociale. En effet, c’est le sol qui, chez les sédentaires, médiatise la présence sociale. » La pensée de l’anthropologue de l’habitation George-Hubert de Radkowski est illustrée au pied de la lettre dans le film de José Luis Guerin. Alors même que les travaux de rénovation se poursuivent à quelques mètres de là, des archéologues, six pieds sous terre, découvrent des ossements datant probablement d’avant Jésus Christ, véritable réveil matin de plusieurs millénaires. Sol friable, ‘déconjugaison’ des temps : les habitants du quartier s’attroupent et n’en reviennent pas d’avoir été si longtemps voisins de leurs probables ancêtres. Ils vivaient « sur », voilà que la terre s’ouvre et ils se retrouvent « avec ». Ironie du sort, c’est une prétendue « maison » qui attire tous les regards, prétendue maison qui n’est autre qu’un gros morceau de pierre taillée. « Et on finit tous dans le même trou » s’exclame l’une des passantes. Les vestiges se présentent comme la projection du futur. Rénover rimerait avec vanité ?

Dans son dernier long-métrage, Recuerdos de una mañana (2011) (“Souvenirs d’un matin”), José Luis Guerin réalise une enquête saisissante dans son propre quartier après la défenestration de son voisin violoniste. Guerin l’incarne à travers une nature morte d’objets emblématiques, vanité cette fois-ci explicitée. Spectateurs habitant entre ciel et terre, sommes-nous simples locataires ?

-Claire.