Les enchaînés d’Alfred Hitchcock (mardi 17 novembre 2015, 20h30)

Proposition d’analyse

Si on cherchait à résumer en quelques lignes l’intrigue de Notorious, on pourrait difficilement donner une impression autre que celle d’une traditionnelle histoire d’amour sur fond d’espionnage. Mais cela serait méconnaître un scénario de grande qualité qui enchevêtre parfaitement les dilemmes amoureux et les impératifs d’une mission d’espionnage, cela serait ne pas rendre justice aux acteurs principaux (Ingrid Bergman, Cary Grant, Claude Rains) dont le charme et l’intelligence du jeu sont pour beaucoup dans le succès du film, cela serait balayer en quelques mots mille détails qui font dire à François Truffaut : « Notorious est probablement mon film préféré d’Hitchcock en noir et blanc ».

On ne cherchera pas ici à résoudre l’énigme de la traduction du titre Les enchaînés, mais rappelons que Notorious comporte une note péjorative en anglais. On pourrait entendre dans ce terme la triste célébrité qui vaut à Alicia (Ingrid Bergman) de se retrouver sous les feux des caméras en tant que fille de traître nazi dès de la première scène, ou encore la mauvaise réputation d’une femme qui s’adonne facilement à la boisson, ainsi qu’elle est montrée lors de la seconde scène. Le regard cynique des agents américains et les propos blessants de Devlin (Cary Grant) renverront tour à tour Alicia à cette image de courtisane dont elle cherche à se défaire. On ne peut que louer les améliorations successives du scénario et la justesse de l’interprétation d’Ingrid Bergman qui donneront à ce personnage l’innocence coupable d’Esther dans Splendeurs et misères des courtisanes.

Mais si le film « fonctionne » si bien, c’est aussi grâce à la complicité entre les acteurs et le réalisateur. Quand on évoque Hitchcock, ce sont d’abord ses films qui nous viennent à l’esprit, puis rapidement notre pensée glisse vers ses acteurs fétiches devenus ses amis : James Stewart, Cary Grant, Joseph Cotten, George Sanders, Joan Fontaine, Ingrid Bergman, Grace Kelly, Tippi Hendrens… Ils resteront pour toujours marqués du sceau d’ « acteurs hitchcockiens ». Cary Grant a déjà travaillé avec Hitchcock dans Soupçons (1941), et il jouera plus tard dans La main au collet (1955) et La mort aux trousses (1959). Quant à Ingrid Bergman, c’est son deuxième film de suite après La maison du docteur Edwards (1945) et elle jouera une dernière fois dans Les amants du Capricorne (1949) où elle donne la réplique à Joseph Cotten- c’est d’ailleurs juste après ce film qu’elle quittera Hollywood pour l’Italie de Rossellini. Pour ceux qui regrettent que la complicité liant Cary Grant et Ingrid Bergman n’ait pas inspiré à Hitchcock un autre film, signalons qu’ils se retrouveront en 1958 sous la direction de Stanley Donen dans Indiscrets, une comédie aux allures de pièce de théâtre. Rendons enfin hommage à Claude Rains, le capitaine Renaud de Casablanca, qui sait si bien conjuguer générosité et dangerosité.

En voyant certaines scènes, comme celle du cellier, et en admirant la photographie jouant sur le clair-obscur, on se dit que Notorious fait partie de ces films qui ont avantageusement tiré parti des effets du noir et blanc. En témoignent les nombreux gros plans, les cadrages sur les profils, par exemple lors de la scène du (très) long baiser. Très long, car en 1946 on censurait ceux qui duraient plus de trois secondes. Pour contourner cette interdiction, de brefs morceaux de dialogues ont été insérés, prolongeant ainsi la durée de la scène : c’était d’ailleurs un des argument de « vente » du film, les affiches vantaient ce baiser comme étant le plus long de l’histoire du cinéma. Cela n’était pas sans embarras pour les acteurs, qui reprochèrent à Hitchcock le peu de réalisme d’une telle scène sur un plateau de tournage. Il leur répondit de la manière suivante: «  je ne me soucie absolument pas de l’effet que cela peut avoir sur le plateau, je tourne uniquement en fonction de ce qui surgira sur l’écran ». Seul lui importe l’œil de la caméra.

Lors de son entretien avec Truffaut, Hitchcock explique son souci de rejeter hors du cadre tout espace vide inutile, sauf quand il peut y avoir un intérêt dramatique  (par exemple lorsqu’une vue en plongée du haut des escaliers montre Alicia s’effondrant sur les dalles sous l’effet du poison). Plus connu est le travelling qui inaugure la réception : partant du haut des escaliers, la caméra part d’un plan embrassant la salle pour finir dans la main d’Alicia, zoomant sur la clé qu’elle dissimule.

On connaît l’admiration que voue Truffaut à Notorious. Il suggère que la poésie de l’image est véhiculée par des détails rappelant les contes de fées : la symbolique des clés, les portes qui s’ouvrent et se ferment (portes qui sont déjà bien présentes dans La maison de docteur Edwards où elles symbolisaient le passage au monde de l’inconscient), la mère de Sebastian (Claude Rains) qui joue un rôle de gardienne, Ingrid Bergman qui telle la belle au bois dormant s’enfonce dans un long sommeil (provoqué par le poison) et s’éveille au baiser de Cary Grant. Sur ce dernier point on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec l’intrigue de Hantise (1944) de George Cukor pour lequel Ingrid Bergman reçut son premier Oscar de la meilleure actrice (elle en recevra deux autres) : là aussi son personnage est contraint de rester enfermé sous prétexte d’une maladie inventée, là aussi Joseph Cotten viendra in extremis la tirer de sa léthargie forcée.

On ne peut parler de Notorious sans évoquer les objets apparemment anodins sur lesquels la caméra insiste: les bouteilles de vin, les clés, le café sont à la fois des fils conducteurs et des catalyseurs de l’intrigue. Il est un autre objet, de prime abord beaucoup plus factice, autour duquel tourne le film : l’uranium. De nos jours, évoquer l’uranium dans un film d’espionnage est quelque chose de désuet. Mais en 1944, lorsque Ben Hecht et Hitchcock s’attelaient à l’écriture du scénario, cela avait un parfum de science-fiction en passe devenir réel. Hitchcock raconte qu’il s’était rendu en compagnie de Hecht à Caltech afin de poser quelques questions sur l’uranium à un physicien travaillant sur la bombe atomique. Celui-ci ne leur révéla rien, puisque le projet était secret, excepté le fait que l’uranium pouvait être contenu dans une bouteille de vin… Voilà d’où viendrait l’idée du cellier ! Hitchcock confiera à Truffaut qu’il dut se coltiner la surveillance du FBI pendant trois mois du fait de la seule présence du mot « uranium » dans le script… Une autre conséquence fut la décision du producteur D. Selznick de revendre le film à RKO : il jugeait la mention de l’uranium absurde et déplacée. Bien mal lui en a pris : Notorious fut à la fois un succès commercial et critique.
J’espère qu’il rencontrera le même succès ce soir !

– Mehdi