La Vie est immense et pleine de dangers de Denis Gheerbrant
(mardi 25 mars 2014, 20h30)

Venez découvrir ce documentaire sur le service cancérologie de l’institut Curie. Denis Gheerbrant transmet, par sa façon de filmer, son regard original sur ces enfants qu’il a choisi de rencontrer seul avec sa caméra.

Proposition d’analyse

Le film commence par un mal de ventre du personnage principal, Cédric, 8 ans. Celui-ci se retrouve diagnostiqué d’un cancer et plongé dans l’univers du service de cancérologie de l’Institut Curie. Durant les 9 mois de traitement, Denis Gheerbrant le suivra, seul avec sa caméra.

Une genèse technique ambiguë

Bien que Denis Gheerbrant ait suivi une formation de réalisateur autant que d’opérateur, ses premières années à la sortie de l’IDHEC furent consacrées à un travail assez solitaire, le plus souvent dans la rue et la photographie. Il contribue ensuite au travail d’autres réalisateurs jusqu’en 1984, mais ce n’est qu’alors qu’il recommence à faire ses propres films. Dès lors Denis se démarque par ses sujets difficiles (Amour rue de Lappe, Question d’identité): « Je titubais parfois sous le poids du malheur des gens que je filmais. » Cela ne l’empêche pas en 1992 de se présenter à l’institut Curie avec pour but avoué de faire un film sur ce qu’il appelle « le scandale de la mort possible d’un enfant ». Il rencontre alors Cédric qui vient d’y arriver, et qui accepte de devenir le sujet d’un documentaire.

Cependant Denis ne plonge pas intégralement dans une volonté de réaliser un documentaire, où plutôt s’impose pour La vie est immense et pleine de dangers de multiples contraintes. Tout d’abord il s’occupera seul de la prise d’image et de son, caméra sur l’épaule.

Ensuite, il s’impose un rythme de travail semblable à celui des infirmières, passant 40h dans le service par semaine, et prenant des vacances à leur manière. Enfin, il utilise une camera avec micro, en bobine 16mm. En tant qu’opérateur, il est plus que conscient que c’est plus onéreux, que ces caméras ont une plus faible autonomie et qu’il s’enlève une grande liberté dans ses prises par rapport à la vidéo. Il ne peut pas multiplier ses prises jusqu’à ce que chaque discours lui convienne et cela se ressent: les mots sont considérés avec soin, réfléchis même parmi de jeunes enfants.

Un cadre unique et difficile

La bobine n’est pas la seule limite de ce que Denis peut faire, mais comme le reste cela contribue à rendre La Vie est immense et pleine de dangers plus émouvante qu’un documentaire traditionnel. Là où lors de ses débuts Denis était étonné par la facilité de ses conditions de tournage, il s’impose cette fois l’inverse. On ressent ses limites: les personnages sont aussi réels que leur maladie, et Denis n’a pas choisit de passer 9 mois à suivre Cédric en sachant ce qui lui arriverait. L’émotion qu’il cherche à représenter n’est pas la mort, mais la menace qu’elle laisse planer sur le service de cancérologie. De même, Denis est restreint par le respect des vies privées. Cédric devient alors co-réalisateur du film, choisit jusqu’où l’on peut l’observer: c’est lui qui nomme sa maladie, qui décide de montrer les échographies de tumeur, et surtout là où Denis et son film doivent s’arrêter. La position du spectateur qui regarde par dessus l’épaule du réalisateur n’est elle non plus pas classique: il s’éloigne ici du cinéma classique avec le regard-caméra, mais se rapproche par là même du publique et du sujet.

Une proximité dérangeante

Enfin, si tout semble être fait pour que le spectateur se sente proche des patients, il joue avec ambiguïté sur le thème de la famille et la familiarité. Tout d’abord pour Cédric qui avoue: “Jecroyais que je pouvais me passer de mes parents mais je me suisaperçu que je ne pouvais pas m’en passer”. Le film montre effectivement l’alternance entre l’hôpital et les séjours chez l’enfant. Le fait que le personnel soignant soit extrêmement fugitif, relégué au « off » tant pour l’image que le son aide à laisser une place non négligeable à la vie de Cédric. Cependant, parallèlement Denis joue sur le temps qui s’écoule durant la maladie: bien qu’à l’hôpital il se concentre sur des gros plans dans des lits, ne laissant apparaître qu’un patient et le séparant du monde extérieur et son évolution, il laisse deviner l’écoulement des saisons lors des retours de Cédric et à travers les fenêtres de l’institut. Cela coïncide avec l’évolution de Cédric perdant ses cheveux, traversant la maladie. Alors qu’il est de plus en plus enfermé dans la maladie, entre chambre stérile et traitement, ces plans sur l’extérieur sont ses dernières ouvertures. Mais ils ne concernent pas seulement Cédric: ils sont aussi liés d’une part au monde extérieur du spectateur, et par opposition, associés à la mort dès le début du film car ils accompagnent l’interview de Xavier.

-Pierrot.