Tampopo de Juzo Itami
(mardi 1er avril 2014, 20h30)

Après les westerns spaghettis, voici un western ramen. Venez (re-)découvrir un film qui donne de l’appétit.

Proposition d’analyse

La soupe, les pissenlits et le Japon

Tampopo veut dire en japonais « pissenlit ». En fait, ce n’est qu’un détail secondaire. Le film et la héroïne du film portent ce nom. Mais après avoir vu ce film, le spectateur aura du mal à associer ces trois syllabes à une fleur : il pensera à une soupe. Pour être précis : à la soupe aux nouilles japonaise qu’on nomme aussi ramen. Car ce qui commence par une bagarre banale entre hommes devient une apothéose de la bonne nourriture. Il y a une façon de la transcender et de la styliser qui est unique au cinéma. On en voit et énormément dans Tampopo – probablement dans 99% des scènes ? – et c’est la raison pour laquelle on peut dire que la nourriture et les boissons ne sont pas moins importants que les acteurs : les ramen, les spaghetti, la viande, la glace, le champagne etc. participent tous activement à ce film.

Un tel film est certainement impensable dans des cultures où l’approche à la nourriture ne connaît pas cet esprit de sérieux profond, on dirait de fanatisme, qu’on trouve en Asie, en particulier au Japon (même la France, trop bien connue pour son fétichisme au sujet de sa haute cuisine, n’y est pas comparable). Déjà, le Japon est un pays avec une culture unique en matière de cuisine. Cette tradition fait partie intégrale de la vie quotidienne. Peut-être a-t-on entendu parler, par exemple, de Yoshiko Tatsumi par le documentaire de 2012, La rosée des cieux ou le sens de la vie selon Yoshiko Tatsumi. Cette femme est une vedette au Japon. En fait, elle n’explique qu’une chose : comment il faut faire pour cuisiner un bon potage. Mais attention ! Il ne s’agit pas d’une question culinaire au sens technique du terme, mais d’une véritable recherche existentielle, puisque la vraie soupe est de la « rosée des cieux » par laquelle le cuisinier accomplit « l’unité parfaite des bienfaits de la mer, de la montagne et de la terre, dans un ensemble harmonieux ». Pour Mme Tatsumi, la nourriture et le bien-être sont profondément liés, et son but est d’apprendre aux gens de vivre mieux en mangeant mieux. Manger est donc plus que manger à sa faim : manger est un acte quasiment sacré. Ce rapport très particulier à la nourriture trouve aussi ses racines dans la religion, que ce soit le shintoïsme ou le bouddhisme dans sa tradition japonaise (à l’Ouest, il faudrait être au moins New Age pour tirer des conclusions pareilles). Mais il serait trop compliqué d’expliquer ici les raisons multiples qui ont mené la cuisine japonaise de devenir ce qu’elle est. Passons donc au plat principale, au film.

La nourriture et le jeu du cinéma

Car s’il est possible de prendre tellement sérieux la nourriture au Japon, ne serait-il pas aussi possible de jouer avec celle-ci ? En effet, Tampopo montre comment. La bande-annonce joue déjà avec l’ironie et la citation. Après les western-spaghettis, elle annonce la réponse japonaise à ce genre : c’est-à-dire un western-ramen. Le camionneur Goro, toujours un chapeau de cowboy sur la tête, aide les faibles – dans ce cas la veuve Tampopo, propriétaire d’un petit resto rapide minable, qui ne sait pas encore faire la soupe parfaite. Le film commence avec la rencontre fortuite de Goro, son compagnon Gun et la malheureuse Tampopo. Il poursuivra cette histoire qui forme son noyau, en montrant les dangers et les aventures que les protagonistes doivent affronter pour que, finalement, Tampopo soit capable de faire non de la bonne soupe aux nouilles, mais LA VRAIE soupe aux nouilles.

En même temps, le réalisateur Juzo Itami déploie un véritable caléidoscope de mini-histoires. Ces histoires ne sont pas forcement liées entre elles ou avec l’histoire principale, mais leur point commun est le fait que la nourriture y joue un rôle décisif. En plus, Itami joue avec les codes, les citations et les genres : son film est un mélange éclectique du cinéma mondial. On y trouve le cliché déjà mentionné du tough guy, qui, juste comme Clint Eastwood, porte son chapeau de cowboy même au bain et qui n’hésite jamais. Mais Goro, ses amis et ses adversaires, par leur manière d’agir, font aussi penser au personnel des films japonais sur les Samurai et les Yakuza. L’image du solitaire honnête, accompagné par quelques amis proches – Goro est une sorte de samurai en tenue de cowboy. Le film retrace leur lutte, car il s’agit d’une véritable lutte : il y a beaucoup d’action et de tournures rocambolesques à n’en pas finir. Pour rien de moins qu’une soupe parfaite aux nouilles, Goro, Tampopo et leurs amis sont (presque) prêts à sacrifier leur vie.

Tampopo est très connu pour le lien qu’il fait entre érotisme et nourriture. Une des séquences les plus impressionnantes du film joue justement sur le lien entre amour, nourriture et mort. Itami célèbre dans cette séquence l’innocence ludique mais cruelle du gaspillage. Un yakuza et sa maîtresse, les deux très chics, très stylés, célèbrent leurs préliminaires en mangeant et en buvant. Mais les mets très raffinés ne servent pas seulement comme des simples moyens de satisfaire leur faim ou leur recherche d’un plaisir de goût. Car Itami est loin de faire une simple illustration du proverbe « L’amour passe par l’estomac ». Il montre, au fond, une sorte de violation : la nourriture est détournée de son sens utilitaire et primaire. Le désir viole la nourriture à ses propres fins : on ne joue pas avec la nourriture, dit le « bon sens » – sauf que là, la nourriture fait partie intégrale du jeu d’amour. A un certain moment, l’homme commence, avec du champagne, à soûler des crevettes encore vivantes sur la peau de sa maîtresse. Les animaux, bien sûr, ne supportent pas bien l’alcool acide, mais leurs torsions chatouillent la jeune femme : jeu excitant pour tous les deux amants.

Pourtant il serait faux de réduire le film à cette séquence marquante, parce que Itami, dans les autres séquences, met des accents tout à fait différents. Dans une autre histoire, par exemple, une femme vient de mourir. La famille est en deuil profond : ils savent pas comment se débrouiller sans leur mère, leur épouse, la femme de maison qu’elle était. Mais Itami met en scène un miracle : de son lit de mort, la femme ressuscite – pour cuisiner, une dernière fois, pour sa famille. D’abord, il y a un effet de grotesque comique, puisque la femme ne ressuscite que pour cette chose pas très grandiose qu’est le projet de faire un repas. Mais faire un repas, qui est aussi un geste maternel de charité et d’amour, est ainsi stylisé, et peut être plus fort que la mort même. Une activité très quotidienne et banale est ainsi quasiment sacralisée, avec humour. Dans un autre scène purement comique, un groupe d’hommes d’affaires se retrouvent dans un restaurant français. Tout le monde est un peu dépassé par la carte avec ses menus trop compliqués et ne sait pas quoi faire : il en résulte des faux pas embarrassants pour tous ces riches messieurs très sérieux. Par contre, c’est l’homme le plus jeune et le plus méprisé des autres qui s’avère d’être un vrai gourmand…

Le cinéma et la nourriture, mondialement

A la base Tampopo est donc un film plutôt comique et satirique. Néanmoins, il y a au fond une posture assez sérieuse envers la nourriture : la nourriture est chose décisive pour l’être humain. L’être humain, est-on tenté de dire après avoir vu ce film, c’est aussi sa façon de manger et de se comporter avec la nourriture (une phrase allemande, intraduisible, le dit déjà bien : « Der Mensch ist, was er isst »). Car Itami montre bien que la nourriture joue un rôle fondamental dans notre vie, qu’elle peut être beaucoup plus que juste quelque chose qu’on dévore pour ne plus avoir faim. Il serait intéressant, dans cette perspective, de comparer Tampopo avec d’autres films où la nourriture joue un rôle éminent. On pense, naturellement, d’abord à des films dans laquelle la cuisine chinoise est présente, comme The Chinese Feast ou Eat Drink Man Woman. Là aussi, cuisiner et manger sont des actes quasiment sacrés. Dans d’autres films asiatiques, la nourriture peut aussi devenir une sorte de medium pour l’échange entre les hommes, comme dans Rice Rhapsody. Dans le cinéma européen, par contre, la posture envers la nourriture a un tout autre accent : même quand elle est plus que juste une décoration bienséante, il n’y a pas cette (quasi-)sacralisation qu’on trouve dans le cinéma asiatique. Dans Chocolat, le chocolat est un détail décoratif pour une histoire d’amour : il est vrai que le chocolat est plus romantique que des steaks (tourner la même histoire, même avec Johnny Depp, dans une boucherie, aurait certainement détruit l’image agréable et doux). Dans La grande bouffe et dans la scène de fin de Les marguerites, on fête le gaspillage ou l’anéantissement extrême et absurde des denrées. Dans The Cook, the Thief, his Wife and her Lover, Peter Greenaway joue avec les oppositions telles que opulence des mets/pourriture, haute cuisine/cannibalisme etc. Dans le court-métrage Banquet, Garri Bardin met en scène le déroulement d’un banquet d’anniversaire moult catastrophique : on y voit tout – sauf les invités… La liste de films de ce genre – qu’ils viennent de l’Asie, de l’Europe ou de l’Amérique – pourrait être prolongé presque infiniment. Il faudrait, bien sûr, parler aussi de Le festin de Babette, L’aile ou la cuisse, Tortilla Soup, Super Size Me et tous les autres films qui, d’une manière ou d’une autre, intègrent la nourriture. Assez de films pour écrire tout un livre sur la nourriture et le cinéma !

Tampopo, après tout, reste un des « food films » les plus réussis. Oscillant entre les genres et les registres, Itami crée une œuvre d’une légèreté étonnante et – bah oui, il faut le dire : appétissante. L’éclecticisme badin, la structure arabesque du film avec son histoire principale et les petites histoires-miniatures à côté, ainsi que son humour, et son ironie jamais glaçante en font un vrai bijou. Honni soit qui, après l’avoir vu, n’aura pas une violente pulsion d’aller manger une soupe aux nouilles !