L’œil du voyageur (février 2016)

            L’œil du voyageur, titre emprunté à un très bel ouvrage de Nicolas Bouvier composé de mots et d’images, est le nouveau cycle en trois temps du Ciné-Club de l’ENS Ulm. N’en déplaise au Claude Lévi-Strauss de Tristes Tropiques, il ne sera pas question de visionner des films d’exploration qui toisent l’univers depuis un trépied et un point de vue ethnocentré, mais il s’agira de trois séances peuplées d’images et de sons habités par des filmeurs du temps présent, vécu et capté depuis un « ailleurs », des filmeurs traversés par « cette entêtante passion d’être au monde » pour reprendre l’expression de Frédéric Lecloux. Cette invitation au voyage est également celle du passage du vingtième au vingt-et-unième siècle, et ce, par ordre anti-chronologique. À l’heure où la mondialisation pourrait imposer une connaissance partagée du globe, Johan van der Keuken, Henri-François Imbert et Chantal Akerman, entre 2001 et 1993, nous disent la nécessité de la survivance d’une coexistence entre infini et infime, de la survivance d’une attention portée aux visage, de la quête de l’inattendu comme surgissement vital, des éternels déplacements comme mesure de tout mouvement. « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » écrivait Nicolas Bouvier dans L’Usage du Monde. De la même manière, on croit voir ces films, mais ce sont ces films qui nous regardent, qui dévoilent la toile pour abolir toutes les frontières, y compris celle entre l’écran et nous.

          Nous commencerons par Vacances prolongées (2001) du néerlandais Johan van der Keuken, où le cinéaste, qui se sait atteint d’un cancer meurtrier décide de filmer une dernière fois l’Inde, le Burkina-Faso et le Brésil, afin de rendre hommage aux rencontres de circonstance qui lui survivront. C’est ce dialogue constant entre le « soi » amené à disparaître et la reconnaissance de coins du monde aimé, qui donne au dernier long-métrage de Johan van der Keuken une irrésistible force vitale. Robin Dereux, enseignant-chercheur à Paris VIII, spécialiste de l’œuvre du cinéaste, viendra présenter le film.

          La deuxième étape de notre itinéraire sera Doulaye, une saison des pluies (1999) du cinéaste français Henri-François Imbert, qui sera présent pour présenter son film et en parler avec les spectateurs à l’issue de la séance. Le filmeur part au Mali pour tenter de retrouver Doulaye, un ami de son père, vingt ans après avoir eu des nouvelles de lui pour la dernière fois. La recherche de cet ami perdu est l’occasion d’ouvrir tout un monde, de tenter de reconnaître des semblants de « connu », là où partout surgit l’inconnu.

          Avec D’est (1993), dernière station cinématographique du cycle, Chantal Akerman, belge de son état civil, la cinéaste traverse une partie de l’Europe, avec cette conscience aigüe et pourtant indicible que « quelque chose se passe et qu’il sera trop tard pour le filmer ensuite ». Tous les inconnus du parcours deviennent les visages d’un monde nouveau, d’un monde qui survit à une histoire empêchée dans le même tend qu’il essaie de se réinventer.“Au bout du voyage, il n’y a plus que l’évidence nue et bouleversante de l’exil intérieur.” écrit Cyril Béghin, Les Cahiers du Cinéma. La séance sera suivie d’une discussion dont les modalités ne sont pas encore établies.