Analyses

La plupart de nos séances bénéficient d’une analyse faites par l’un ou l’une des membres du club et distribuée en début de séance. Vous pouvez les retrouver ensuite ici !

L’Imaginarium du Docteur Parnassus de Terry Gilliam (mardi 19 décembre 2017, 20h30)

Comme d’habitude, l’entrée coûte 4 euros, 3 pour les membres du COF et vous avez la possibilité d’acheter des cartes de 10 places pour respectivement 30 et 20 euros. L’entrée est gratuite pour les étudiant.e.s invité.e.s.

Et pour résumer :

Rendez-vous le mardi 19 décembre 2017, 20h30
en salle Dussane, au 45 rue d’Ulm
pour voir et revoir
L’Imaginarium du Docteur Parnassus
de Terry Gilliam

Proposition d’analyse

Dans une interview, Terry Gilliam déclare à propose de son film L’Imaginarium du Docteur Parnassus : «In many ways that’s both the most mature thing I have done and the most juvenile thing I have done ». Ce film arrive en effet alors que Terry Gilliam a déjà réalisé un certain nombre de films et est sans doute un de ses plus aboutis. L’Imaginarium du Docteur Parnassus est particulièrement caractéristique du style du Terry Gilliam. On y retrouve son goût pour les objectifs grand angle et pour les plongées et contre-plongées qui participent à la construction d’un monde distordu qui évoque celui des rêves : le film est truffé de perspectives étranges qui font passer les personnages tantôt pour des géants tantôt pour des nains. Ce monde étrange est également construit par les décors et les costumes foisonnants. À ce propos, Christopher Plummer a déclaré qu’il a porté plus de costumes différents lors du tournage de L’Imaginarium du Docteur Parnassus que dans tout le reste de sa carrière et on ne saurait trop conseiller de visionner les essais costumes d’Heath Ledger pour le film. À propos des décors, il est bon de noter que si Terry Gilliam a recours à des images de synthèse, de nombreux décors sont en fait des maquettes (notamment le monastère ou le chemin vers le Parnasse). Ce goût pour les décors participent bien sûr d’une mise en abyme : dès l’ouverture le film revendique l’héritage des attractions de foire. Le film se partage entre les scènes tournées sur fond bleu à Vancouver et les scènes tournées à Londres, dans les rues de laquelle Terry Gilliam fait voyager un étrange chariot qui peut rappeler le vaisseau pirate de l’ouverture du Sens de la vie. Cet attelage atypique et les jeux de caméra mentionnés ci-dessus participent à faire de Londres un lieu aussi inattendu que l’Imaginarium. Comme souvent dans ces films, Terry Gilliam utilise ici les décors et les effets spéciaux non pas pour créer l’illusion de la réalité mais bien pour créer un monde à l’artificialité revendiquée, pour inviter le spectateur à une ballade surréaliste (rappelons que le premier film de Terry Gilliam, Jabberwocky, est l’adaptation d’un poème de Lewis Carroll). À propose des effets spéciaux, on notera le goût de Terry Gilliam pour des trucages souvent « artisanaux » à grand renfort de câbles et de poulies (que l’on retrouve également dans la caravane du Docteur Parnassus) et qui renvoient à un savoir-faire britannique auquel Terry Gilliam a souvent fait recours dans ces films (notamment dans son premier film Time Bandits produit par la société de production HandMade Films). Tous ces choix de mise en scène donnent au film un aspect visuel caractéristique de l’œuvre de Terry Gilliam, empreint d’une matérialité souvent absente des films aux effets spéciaux plus « sophistiqués ». Ce film renvoie à la dimension physique du cinéma et à sa parenté avec l’illusionnisme (rappelons que Méliès était à l’origine magicien).

Mais le travail sur l’aspect visuel du film ne peut être séparé de la narration. Notons que L’Imaginarium du Docteur Parnassus est le deuxième film dont Terry Gilliam écrit le scénario avec Charles McKeown (le précédent était Les aventures du Baron de Munchausen). Encore une fois, Terry Gilliam nous révèle son projet à travers une métaphore : il s’agit tout simplement de raconter une histoire, ou, plutôt, des histoires. En effet, de nombreux éléments se rencontrent et font écho à l’aspect baroque du film. L’intrigue est bien sûr fortement symbolique, à la manière d’un conte. Pourtant, la révélation du Docteur Parnassus lors de la scène du monastère semble indiquer que celui-ci a conscience du caractère métaphorique de l’histoire dont il est le protagoniste. Si on pourrait aisément voir dans L’Imaginarium du Docteur Parnassus un film manichéen, cela serait ignorer la façon dont Terry Gilliam joue avec les représentations du bien et du mal. Le Docteur Parnassus est présenté comme une sorte de Faust plus motivé par l’amour du jeu et son bien-être personnel que par la connaissance ou le sort du monde. En effet, il ne fait pas des pactes avec le diable mais des paris, le combat entre le bien et le mal est ici vécue sur le mode du jeu et ne semble pas recouvrir d’enjeu majeur. À travers le personnage de Tony, le film questionne de manière assez grinçante les représentations contemporaines de la vertu (comme il en questionne les représentations traditionnelles à travers le personnage de Parnassus). Ainsi, les différents choix qui jalonnent le film interrogent cette dichotomie entre le bien et le mal qui semble naturelle au début du film : elle apparaît empreinte d’une conception très judéo-chrétienne de la pureté et marquée par une certaine hypocrisie.

Le Docteur Parnassus a souvent été présenté comme un double du réalisateur, notamment à travers l’importance qu’il porte au fait de raconter les histoires et à son goût pour une narration qui peut sembler désuète. Il est par ailleurs facile de faire un parallèle entre les difficultés de Parnassus et celles auxquelles Terry Gilliam est habituées lors de la réalisation de ces films (Les aventures du Baron de Munchausen, Les Frères Grimm, The man who killed Don Quixote). L’Imaginarium du Docteur Parnassus ne fait d’ailleurs pas exception puisque l’acteur Heath Ledger, interprétant le personnage de Tony, est mort avant la fin du tournage. Les scènes se déroulant dans le « monde réel » à Londres avaient déjà été tournées mais pas les scènes sur fond bleu (les scènes dans l’Imaginarium). C’est grâce aux acteurs Johnny Depp (ami de Terry Gilliam), Jude Law (qui avait également été pressenti pour le rôle de Tony) et Colin Farell (proposé par la directrice de casting) qui ont accepté de jouer chacun une partie du rôle d’Heath Ledger que le film a pu être terminé dans une version remaniée pour intégrer cette distribution atypique.

Pour toute ces raisons, le film L’Imaginarium du Docteur Parnassus est un film exceptionnellement riche, à l’image de l’œuvre atypique de Terry Gilliam.

Old Joy de Kelly Reichardt (mardi 12 décembre 2017, 20h30)

Comme d’habitude, l’entrée coûte 4 euros, 3 pour les membres du COF et vous avez la possibilité d’acheter des cartes de 10 places pour respectivement 30 et 20 euros. L’entrée est gratuite pour les étudiant.e.s invité.e.s.

Et pour résumer :

Rendez-vous le mardi 12 décembre 2017, 20h30
en salle Dussane, au 45 rue d’Ulm
pour voir et revoir
Old Joy
de Kelly Reichardt

Proposition d’analyse

Lors d’un cours de cinéma donné au forum des images en mars 2012, Hervé Aubron se servait du film Old Joy comme point de départ d’une réflexion sur la question : « Est-il encore des forêts vierges ? ». Le film se base en effet sur une idée qui semble assez classique : deux citadins se rendent dans la nature afin de se ressourcer et quitter l’agitation de la ville symbolisée par le discours incessant de la radio. On pense par exemple à Gerry de Gus van Sant, mais il s’agit d’un thème récurrent dans le film d’horreur et le road movie. Si Old Joy s’inscrit bien dans une tradition du cinéma américain qui vient du Nouvel Hollywood des années 70, on y note une nostalgie, présente déjà dans le titre, liée en partie à la disparition, ou plutôt à l’assimilation par la consommation, des idéaux des années 70. Comme le souligne le personnage de Kurt, la forêt et la ville tendent à se ressembler, et on finira éventuellement par constater que c’est dans la ville que le personnage de Kurt se perd. Dès le début du film apparaît l’idée d’une nature reproduite ou artificialisée (le jardin de Mark). Il semble alors impossible de trouver des lieux qui soient vraiment hors du monde : lorsque Kurt décrit une source chaude dans laquelle toute parole est interdite, Mark lui répond qu’il en a entendu parler dans un magazine. Le film pose ainsi la question de la possibilité de nos jours d’une culture alternative, de manière assez pessimiste. Il est intéressant de noter que les personnages semblent avoir conscience de l’artificialité de leur démarche et du fait que les idéaux sur lesquels ils ont plus ou moins de mal à faire une croix appartiennent désormais au passé, qu’ils sont en quête de quelque chose d’imaginaire (comme le souligne la scène du pistolet à air comprimé). Cependant, ils décident malgré tout de rejoindre leur fantasme d’un lieu loin du reste du monde, propice à la méditation (une grande réussite du film est d’ailleurs de nous faire croire un instant à la possibilité d’un tel lieu). Si la comparaison au film Délivrance de John Boorman semble naturel, la rencontre avec la nature est présentée ici sur un mode très différent, peut-être légèrement déceptif mais jamais violent : si le film de Boorman présente des citadins devenus inadaptés à la nature sauvage, Kelly Reichardt préfère dépeindre une nature qui perd son caractère sauvage (la sonnerie du téléphone de Mark nous rappelle que les personnages ne sont jamais vraiment isolés).

Mais Old Joy est aussi un film sur l’amitié, ou plutôt sur la façon dont deux amis se rendent compte qu’ils sont devenus des personnes très différentes : Kurt est présenté comme un grand enfant (ne serait-ce que par son apparence physique) qui refuse de renoncer à ses idéaux et a du mal à vivre dans la société actuelle tandis que Kurt semble cadrer parfaitement avec l’image du bon citoyen parfaitement intégré dans la communauté (une femme, bientôt un enfant, un travail très prenant mais il trouve tout de même le temps de donner un peu de son temps pour une association, etc). Le film ne prendra pas parti, cette situation étant vécue par les personnages plus sur le mode du constat que de l’affrontement. On sent cependant parfois une gêne entre les deux amis lorsqu’ils se rendent compte qu’ils n’appartiennent plus au même monde. Le film ne propose pourtant pas de résolution, se contentant de décrire une situation à un instant donné, comme le décrit Kelly Reichardt dans une interview donné au Guardian : “Maybe I’m suspicious of absolutes. I mean, yes, there is something satisfying about watching an old film when the music rises up and the words come at you – The End. But it would seem absurd to do that at the end of one of my films. It would just make them feel lopsided, because they’re all so short, they cover so little time. We don’t know where these people were before. We spent a week with them and then on they went. My films are just glimpses of people passing through.”

Quelques références intéressantes :

– le cours de cinéma de Hervé Aubron au forum des images : http://www.forumdesimages.fr/les-programmes/toutes-les-rencontres/old-joy-de-kelly-reichardt ;

– une courte interview de Kelly Reichardt : https://www.theguardian.com/film/2014/aug/21/-sp-kelly-reichardt-my-films-are-just-glimpses-of-people-passing-through