Analyses

La plupart de nos séances bénéficient d’une analyse faites par l’un ou l’une des membres du club et distribuée en début de séance. Vous pouvez les retrouver ensuite ici !

Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette (mardi 26 février 2019, 20h30)

Comme d’habitude, l’entrée coûte 4 euros, 3 pour les membres du COF et vous avez la possibilité d’acheter des cartes de 10 places pour respectivement 30 et 20 euros. L’entrée est gratuite pour les étudiant.e.s invité.e.s.

Et pour résumer :

Rendez-vous le mardi 26 février 2019, 20h30
en salle Dussane, au 45 rue d’Ulm
pour voir et revoir
Céline et Julie vont en bateau
de Jacques Rivette

Proposition d’analyse

Où vas-tu Céline ? Où vas-tu Julie ?

« Quel rôle féminin aurais-tu aimé jouer ? » demande Delphine Seyrig aux actrices qu’elle interroge dans son documentaire Sois belle et tais-toi(1981). « Céline et Julie !» répondent Maria Schneider et Marie Dubois. Qui sont donc ces Céline et Julie qui suscitent une telle passion ? Bien malin qui saurait répondre, car la première caractéristique des deux amies, ce n’est pas le goût pour la navigation mais l’art de la fugue. Il faut voir Julie suivre Céline dans les rues de Paris, récupérant toutes les affaires que ce petit Poucet rêveur égrène dans sa course. Comme Alice suivant le lapin blanc, comme ça, pour le plaisir de s’égarer.

On se déplace d’ailleurs beaucoup dans Céline et Julie. On court, on roule, on monte des marches quatre à quatre. Juliet Berto et Dominique Labourier avancent par sauts et gambades. L’immobilité, c’est l’ennui et l’ennemi. Phantom ladies, Musidora en deux fois plus forte, elles règnent sur la capitale. Paris leur appartient, mais on en vient à douter d’être vraiment à Paris, tant la topologie est sens dessus-dessous. A pied, sur des patins à roulettes, à la rame (quand même), les deux amies explorent le monde et ses mystères. Et voyagent même dans le temps. C’est sûr, ces filles sont un peu sorcières. Avec elles, trois heures passent comme un rien, et on se réveille des expressions curieuses plein la bouche et l’envie de courir quelque part, n’importe où, pour voir ce qui s’y passe, parce qu’on se dit qu’après tout l’aventure est peut-être au coin de la rue.

Rêvons sans entraves, à coup de bonbons acidulés qui fondent sous la langue et plongent dans un trip sous LSD. Puisqu’on est chez Rivette, il y a un complot, un secret. On veut tuer une enfant, mais qui veut faire le coup ? Entre Henry James (période Ce que savait Maisy ou L’Autre maison) et Fantômette, les deux filles mènent l’enquête, faisant se dérouler, encore et toujours, une curieuse pièce de théâtre jouée et rejouée par Marie-France Pisier, Bulle Ogier et Barbet Schroder1, fantomatiques et moribonds. « Il faut se sortir de la condition d’acteur robot,2», disait Juliet Berto. Aussitôt dit, aussitôt fait. Céline et Julie se projettent dans cette histoire policière, et font imploser de l’intérieur la belle mécanique du récit et le ronron du jeu, comme elles font imploser la logique, la langue, la fiction traditionnelle. C’est bien la célébration d’un art libre qui qui transparaît dans chaque exclamation des filles. Tour à tour actrices et spectatrices, les deux amies ne mâchent pas leurs mots, et commentent avec truculence tout ce qui passe à portée d’œil.

Jacques Rivette aime raconter des histoires, mais il ne les raconte jamais comme tout le monde. Avec ses deux interprètes, Juliet Berto et Dominique Labourier, c’est un festival de calembours, de récits sans queue ni tête, de saynètes absurdes qui aboutissent à un résultat rare et précieux : la joie. Et comme la joie va bras dessus, bras dessous avec la légèreté, les deux filles n’ont pas fini de rire, et de faire tourner en bourrique ces grands nigauds qui prennent la vie au sérieux. Ou comment Guilou, le fiancé d’enfance, se retrouve les fesses à l’air.

Vous n’avez rien compris à ce résumé ? Ce n’est pas grave, reprenez vos persils3 et un peu de vin herbé. De toute façon, quand il s’agit de magie, il n’y a rien à comprendre.

Anne
1 Cofondateur des Films du Losange, ami de Rohmer et Rivette, cinéaste, on le reconnaîtra à sa chemise de toute beauté.
2 Dossier de presse d’époque
3 Petite blagoune du film. Les gens ennuyeux disent « esprits ». Mais tout esprit de sérieux est banni ce soir. Donc vive le persil.

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La Flèche et le Flambeau de Jacques Tourneur (mardi 05 février 2019, 20h30)

Comme d’habitude, l’entrée coûte 4 euros, 3 pour les membres du COF et vous avez la possibilité d’acheter des cartes de 10 places pour respectivement 30 et 20 euros. L’entrée est gratuite pour les étudiant.e.s invité.e.s.

Et pour résumer :

Rendez-vous le mardi 05 février 2019, 20h30
en salle Dussane, au 45 rue d’Ulm
pour voir et revoir
La Flèche et le Flambeau
de Jacques Tourneur

Proposition d’analyse

« J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. » Rimbaud, Illuminations

Plaisant, mais mineur. On n’en fait pas beaucoup de cas dans la littérature critique. Si, si, c’est pas mal, mais enfin… Enfin, ça fait un peu tache dans la filmographie, une tache en Technicolor, certes, mais une tache quand même. La Flèche et le Flambeau apparaît comme une fantaisie baroque, aux côtés des films noirs [Out of the past], des films fantastiques [Cat People] ou des westerns [Canyon Passage] qui ravissent les partisans de la politiques des auteurs. Mais l’auteur, à Hollywood, fait rarement ce qu’il veut, et Tourneur a touché à plus d’un genre, du western au film de pirate. Si unité dans l’œuvre il y a, le modeste Tourneur la voit ainsi : « Simplicité, honnêteté, c’est tout. Parce que j’ai fait des films tellement disparates, ils ne se ressemblent pas. » En 1950, Jacques Tourneur sort du quasi échec de son film préféré, Stars in my crown, chronique d’une petite ville du Sud des Etats-Unis. Pour se remettre en selle, et parce que l’homme a pour règle de ne presque jamais refuser un scénario -il y aura bien quelque chose à en tirer- Tourneur se lance dans le tournage de ce récit à la gloire de son interprète principal, Burt Lancaster.

Nous voici donc dans la Lombardie du XIe siècle, où une bande de joyeux lurons résistent à la tyrannie d’un seigneur. Il y a du Guillaume Tell chez Darlo, ce père aimant qui est attaché, plus que tout, à sa liberté et à son fils. Tout y est, y compris la flèche et la pomme. Rétrospectivement, on peut lire cette histoire de révolte à la lumière de l’ambiance délétère qui se répandait à Hollywood grâce aux bons soins du Sénateur Mccarthy, qui avait un peu tendance à voir rouge. Waldo Salt, le scénariste de La Flèche et le flambeau, a été blacklisté durant la chasse aux sorcières. Voici pour la lecture politique-ce-film-en-dit-plus-qu’il-n’en-a-l’air-le-cinéma-c’est-sérieux. Mais Jacques Tourneur n’est pas la Joan Baez du cinéma américain, et la politique n’est pas sa passion.

Ce qui l’intéresse, en revanche, c’est de raconter des histoires. Et il sait merveilleusement le faire, comme tous les grands cinéastes de l’âge d’or hollywoodien. Avec lui, on cherchera en vain la scène inutile, la fioriture arty, le plan qui fait joli. Raconter, c’est un art de la précision : « Moi je crois toujours à la chose très directe. Je raconte une histoire, il y a des enfants autour, et puis je dis : mes enfants, je vais vous raconter une histoire. « Il était une fois… » Eh bien, on ne s’amuse pas à aller en arrière, pendant le guerre de 14, puis tout d’un coup sauter….Non, on raconte une histoire. Là aussi, j’ai peut-être tort, mais je crois à la ligne directe, et je crois beaucoup à la charpente. »1 La métaphore ne surprend pas, à une époque où les cinéastes se considéraient davantage comme des artisans que comme des artistes2, et valorisaient le plaisir et l’expérience du tournage. « Je faisais de mon mieux avec ce que l’on me donnait, comme un ouvrier à qui l’on donne un morceau de bois» conclut Jacques Tourneur.

Artiste, Tourneur l’était cependant indéniablement, quand il affirmait  qu’« il faut savoir peindre avec la lumière3». Exigeant avec ses chef-opérateurs des sources de lumière naturelle -fenêtre ou lampe- pour les scènes, le cinéaste savait l’influence que la lumière avait sur le jeu des acteurs. Il savait aussi qu’il suffit d’une ombre, parfois, pour créer de l’inquiétude, et dire les forces obscures qui se tapissent dans le recoin de nos vies bien rangées. Que l’obscurité soit faite, et un combat à l’épée devient un moment d’angoisse, où l’origine des sons est incertaine, où le corps se contracte tandis qu’on perd pied. Heureusement, le trouble n’est que passager, et notre héros n’y cédera jamais.

La Flèche et le Flambeau s’inscrit dans une lignée de films de cape et d’épée portés par des acteurs charismatiques, des films à la gloire de corps puissants et virevoltants. Le premier héros du genre était Douglas Fairbanks, tour à tour pirate et justicier masqué ; puis vint Errol Flynn, justicier irrésistible à la moustache fine et au rire communicatif. Un modèle que Burt Lancaster s’applique consciemment à dépasser dans ce film clin d’oeil au Robin Hood de Michael Curtiz4. Le scénario ménage des moments d’acrobaties virtuoses pour l’ancien trapéziste, accompagné de son partenaire de toujours, Nick Cravat. L’un des grands bonheurs du film réside dans cette maîtrise totale de l’espace et du décor : Lancaster, « fixé au centre de l’attention, ordonne au film de s’enrouler autour de lui5 ». A l’aise sur le terre comme dans le ciel, il utilise, en inventeur joyeux, tous les éléments du décor pour les plier à sa volonté, pour le plus grand bonheur du spectateur.

« Il faut faire des films où l’on s’échappe un peu […] Parce que nous portons en nous beaucoup de notre temps de jeunesse, les histoires de notre oncle et de notre tante, ça reste en nous, qu’on le veuille ou non. Et alors on raconte une histoire, et plus cette histoire est un conte de fées, plus ça sert son but: pendant un moment, les gens oublient qu’ils ont des cors aux pieds, ou mal aux dents, ils oublient tout ça. Ça, c’est notre but.» C’est aussi le nôtre ce soir.

Anne Sivan

1 Jacques Tourneur, in «Entretien avec Jacques Tourneur», in Jacques Tourneur, Camera/stylo n°6 , mai 1986, p.60
2 Sauf des exceptions comme Josef von Sternberg, qui racontait faire la mise en scène, le cadrage, la lumière et la direction d’orchestre. S’il avait pu, il aurait sans doute joué Lola-Lola à la place de Marlene Dietrich.
3 Cité in Bertrand Tavernier, Amis américains. Entretiens avec les grands auteurs d’Hollywood, Institut Lumière, Actes Sud, 2008, p.427
4 La Warner a réutilisé nombre de décors de cette ancienne production pour le film de 1950, d’où un air de famille qui n’est pas que dû aux collants du héros.
5 Pierre Eugène, «Worldwide Web», Jacques Tourneur, Capricci, 2017, p.178
6 Jacques Tourneur, in «Entretien avec Jacques Tourneur», in Jacques Tourneur, Camera/stylo n°6 , mai 1986, p.65