Analyses

La plupart de nos séances bénéficient d’une analyse faites par l’un ou l’une des membres du club et distribuée en début de séance. Vous pouvez les retrouver ensuite ici !

La garçonnière de Billy Wilder (mercredi 25 janvier 2017, 20h30)

Après Some like it hot, Billy Wilder retrouve Jack Lemmon, cette fois en duo avec Shirley MacLaine, pour un film relevant à la fois de la comédie grinçante et du mélodrame.

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Proposition d’analyse

Billy Wilder réalise The Apartment juste après le succès de sa comédie Some like it hot. Il collabore de nouveau avec l’acteur Jack Lemmon et le scénariste Izzy Diamond à qui on attribue souvent la célèbre réplique clôturant Some like it hot. Jack Lemmon retrouve dans ce film Shirley MacLaine avec qui il a déjà partagé l’écran dans Irma la douce. À cette épique il faut ajouter le compositeur Adolph Deutsch, à qui on doit notamment Jealous lovers, et le décorateur Alexander Trauner dont on reparlera du travail. Billy Wilder est donc bien entouré pour réaliser ce qui apparaît tout d’abord comme un chef d’œuvre de la comédie hollywoodienne classique : noir et blanc très travaillé, dialogues ciselés, jeu burlesque de Jack Lemmon, etc. On peut donc être surpris par le ton parfois très grinçant de ce film qui peut par exemple rappeler Love in the afternoon. C’est en effet un des coups de maître de Billy Wilder dans ce film : avoir réussi à mêler différents genres (comédie de mœurs, mélodrame, satire sociale, vaudeville) sans donner à son film un aspect incohérent.

Le caractère satirique du film apparaît dès l’ouverture du film : la voix off (dont on apprendra qu’il s’agit de celle du personnage principal, C.C. Baxter) énonce des informations d’une précision absurde dans un effet de zoom qui se termine sur le personnage de Jack Lemmon qui se décrit par des numéros (étage, bureau, section) avant de donner son nom. Billy Wilder crée en effet dans ce film une société d’assurance très déshumanisante et à la logique parfois absurde qui peut évoquer Playtime voire Brazil. La référence au film de Jacques Tati est d’autant plus pertinente que celui-ci a réutilisé dans Playtime une astuce de tournage mise au point par Alexander Tauner pour The Apartment : pour donner l’impression que l’open space dans lequel travaille le personnage principal est très profond, le décorateur a créé une fausse perspective en disposant des objets et des personnes de plus en plus petits aux rangs les plus éloignés de la caméra pour finir avec des enfants puis des maquettes. L’impression de profondeur qu’il en résulte souligne l’anonymat de Baxter dans cette foule qui, en effet, ne semble plus être qu’un numéro. On notera d’ailleurs la façon dont les rapports hiérarchiques s’expriment dans la façon d’occuper l’espace : les simples employés se perdent dans cette profondeur anonymisante tandis que les cadres jouissent de bureaux séparés avec leur nom sur la porte, récupérant ainsi symboliquement leur individualité, enfin le personnage de Sheldrake surplombe tous les autres, huit étages plus haut, et se comparent lui-même à Dieu. S’il semble décalé par rapport à son environnement, contrairement au personnage de Tati, Baxter semble chercher à s’intégrer le plus possible à cet univers comme en témoigne son obséquiosité, son goût pour les statistiques absurdes ou encore la façon dont il fait sien les tics de langages de ses supérieurs. Baxter est donc un personnage ambivalent : il est présenté comme victime de ses supérieurs mais n’est pas dénué d’un certain arrivisme et ne crache pas sur les promotions auxquelles sa servilité lui permettent d’accéder. Il apparaît donc comme un personnage potentiellement attendrissant mais pas pour autant sympathique. Ses supérieurs profitent donc allégrement de la faiblesse de Baxter, se servant de lui comme de la clé de son appartement qui passe métaphoriquement de main en main, ce qui est le prétexte à de nombreuses scènes comiques mais Billy Wilder n’occulte pas pour autant la difficulté de la solution pour Baxter ainsi que sa solitude, présentant des scènes parfois d’une grande violence symbolique et jouant souvent sur l’humour noir. Le traitement comique et le jeu burlesque de Jack Lemmon ont cependant tendance à atténuer la noirceur de la situation. Ce n’est pas le cas en ce qui concerne le personnage de Shirley MacLaine qui donne un caractère parfois très mélancolique au film. En effet, alors que Jack Lemmon multiplie les grimaces, Shirley MacLaine a souvent les yeux fermés voire en pleurs. On notera d’ailleurs que si le film a été un succès à la fois public et critique à sa sortie, le traitement des rapports entre hommes et femmes a été jugé assez polémique.

Billy Wilder propose donc un film qui suit les exigences de la comédie classique hollywoodienne tout en lui donnant une profondeur qui peut surprendre, se rapprochant ainsi des genres du mélodrame et de la satire sociale. Ce mélange des genres particulièrement réussis en fait donc un film complet, qu’il serait peut-être plus juste de qualifier de drame tant on y retrouve tous les aspects de la vie.

Malo

2046 de Wong Kar-Wai (mardi 17 janvier 2017, 20h30)

En faisant écho à son film In the mood for love, Wong Kar-Wai continue ses recherches sur la forme et sa réflexion sur le temps qui passe.

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Proposition d’analyse

On décrit souvent 2046 comme la suite du film In the mood for love. Ce n’est que partiellement juste, même si les similitudes dans la forme comme dans les thèmes abordés par les deux films sont troublantes, il semble plus juste de décrire 2046 comme un écho d’In the mood for love (et de Days of being wild). Cette filiation n’est pas anodine tant le questionnement sur la mémoire est central dans ces deux films. Ainsi les effets de récurrence qui foisonnent dans les deux films sont également réalisés à une plus grande échelle dans l’œuvre de Wong Kar-Wai.

2046 frappe d’abord par l’attention donnée par le réalisateur à la forme (qui va parfois jusqu’à l’abus, on pourrait parfois reprocher une esthétique publicitaire) et l’apparente complexité du récit. Il faut en effet préciser que s’il est possible de se perdre lors du premier visionnement dans la narration qui semble déstructurée, le film dispose d’une structure assez rigide à travers laquelle le spectateur est guidé par les intertitres et la voix off. On peut distinguer deux composantes principales dans cette structure : l’histoire de M.Chow présentée de manière presque chronologique selon une structure en arc, mais à laquelle viennent se greffer de nombreux flash-back et flash-forward, et celle des romans de science-fiction écrits par le personnage principal. Si Wong Kar-Wai établit une distinction formelle claire entre ces deux composantes (l’artificialité des histoires écrites par M.Chow est soulignée par le recours à une animation dont l’esthétique tranche avec le soin apporté au reste du film et par la présence de scènes tournées lentement puis passées en accéléré), la partie du film qui se déroule dans un futur imaginaire joue clairement un rôle de métaphore censée éclairer le reste du film. Le rôle de ces intermèdes futuristes n’est cependant pas uniquement allégorique, en effet ils complètent l’entreprise formelle du film et apportent un nouvel éclairage au questionnement sur le temps vécu central dans l’œuvre de Wong Kar-Wai en complétant la frise temporelle. La rigidité de la structure est aussi soulignée par la présence de nombreux éléments récurrents, que ce soient des nombres (2046 et 2047), des personnages (Su Li Zheun), des objets (la pointe du stylo), des mélodies (Nat King Cole à Noël), des façons de cadrer (une femme occupe la moitié de l’écran tandis que l’autre est vide) voire des plans entiers. Cette généralisation de la récurrence nourrit bien sûr également la réflexion de Wong Kar-Wai sur le souvenir. L’impression de déstructuration produite par les va-et-vient entre les nombreuses parties du récit et une esthétique parfois troublante, notamment à travers un usage généralisé des gros plans et des longues focales malgré le format cinémascope ou encore le recours continuel aux ralentis, est donc volontaire et étaye le propos du réalisateur.. Wong Kar-Wai crée ainsi un film visuellement très fluide dans lequel il peut être difficile de se retrouver. Cette cohérence formelle est aussi créée par un usage raisonné de la musique, à travers quelques thèmes récurrents, Wong Kar-Wai met en place une ambiance sonore propre au film, même s’il est vrai que l’usage de musiques de sources très différentes favorise l’aspect déstructuré du film tandis que leur retour constant n’aide pas à reconstruire une chronologie.

Si le travail formel de Wong Kar-Wai dans ce film est incontestablement au service de sa réflexion sur la mémoire et les relations humaines, il serait réducteur de ne pas lui reconnaître l’ambition d’une beauté formelle pour elle-même. C’est sûrement un des grands atouts de ce film : proposer à la fois une réflexion sur le temps qui passe et une recherche formelle sans pour autant qu’un des deux n’apparaisse comme un prétexte à l’autre.

Malo