Analyses

La plupart de nos séances bénéficient d’une analyse faites par l’un ou l’une des membres du club et distribuée en début de séance. Vous pouvez les retrouver ensuite ici !

Le voyage du ballon rouge de Hou Hsiao-Hsien (mardi 7 février 2017, 20h30)

Le ciné-club reçoit l’équipe de Cinétrens, revue de cinéma de l’ENS de Lyon, à l’occasion de la sortie de son deuxième numéro intitulé Cartographie.

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Le film

Le Voyage du ballon rouge raconte l’histoire de Simon, enfant de sept ans et témoin innocent d’événements qui le dépassent : surmenage de sa mère, conflit de voisinage, absence du père. Ce deuxième film de Hou Hsiao-hsien, hors de Taïwan et du continent chinois, après Café Lumière se déroulant à Tokyo en 2003, ne se réduit jamais à ces éléments de narration et à ces bribes de récits car l’enjeu premier réside dans l’apparition, dès les premiers plans, d’un ballon, réminiscence chimérique du film de Lamorisse de 1956 et d’un tableau de Félix Vallotton. Ce ballon, dont les mouvements légers et souples contrastent avec les bruits et les flux de la ville, apparaît mystérieusement à Simon dans les rues de la Paris, au coin des immeubles, au seuil des fenêtres et des portes. C’est un esprit ancien, qui offre des possibilités de ralentissement du rythme de la vie où le temps manque, mais c’est également un trucage cinématographique, qui à la fois se cache et s’affiche, épousant la lenteur de la caméra du réalisateur, observateur éloigné de l’action.

C’est que le film est composé de longs plans-séquences, Hou Hsiao-hsien refusant de « couper » ou de « monter » le mouvement du ballon. Cette attitude envers le réel exhibe cette duplicité du cinéma qui cherche à la fois à narrer et à montrer. Ce qui est ainsi au cœur du film est cette question du point de vue, du lieu d’où l’on regarde, et c’est sur cette mise en abyme du cinéma que le film opère un travail topographique. Les différents espaces se construisent ainsi par les déambulations des personnages, marche lente et placide de Simon dans les rues de Paris et agitation effrénée de la mère, Suzanne, dans son appartement. Une carte imaginaire de Paris se façonne alors, suggérant la proximité de l’écran de cinéma et de la carte, transformant et projetant tout deux un ensemble d’informations sur une surface plane.

Il nous semblait dès lors que ce film sur le cinéma nous permettrait le mieux de parler de la parution du second numéro de Cinétrens « Cartographie », dont les articles réfléchissent sur les interactions entre le processus de cartographie du réel et la mise en image du monde par le cinéma.

Cinétrens

La revue Cinétrens est née à l’École Normale Supérieure de Lyon d’une initiative étudiante. Son ambition est d’ouvrir le champ cinématographique à une approche transdisciplinaire, c’est la raison pour laquelle nos appels à contributions s’adressent tout autant à des écrivains de cinéma – théoriciens, critiques ou auteurs – qu’à des cinéphiles d’autres horizons, désireux d’éprouver leur champ de spécialisation sur le territoire du cinéma. Chaque numéro propose ainsi un objet susceptible d’intéresser le cinéma, qui le travaille de l’intérieur et participe à sa définition ou à celle des pratiques des réalisateurs et des spectateurs.

Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman (mardi 31 janvier 2017, 20h30)

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Proposition d’analyse

Fanny et Alexandre retrace l’histoire de deux enfants issus d’une famille bourgeoise dans la Suède du début du XXe siècle. Le film s’ouvre sur le Noël haut en couleur de la famille Ekhdal. Mais le deuil succède bientôt aux réjouissances lorsque le père des enfants, directeur du théâtre local, décède. Sa veuve, Emelie, trouve du réconfort auprès d’un évêque luthérien, dont elle accepte la proposition de mariage malgré la vie austère qu’il lui propose de mener, loin du chaleureux foyer des Ekhdal. Malgré l’hostilité du jeune Alexandre envers le prétendant de sa mère, elle déménage à l’évêché avec ses deux enfants, où commence pour eux une vie ascétique placée sous l’autorité impitoyable de l’évêque, secondé de sa mère et de sa soeur.

Avec Fanny et Alexandre, dont il existe par ailleurs une version télévisée, Bergman signe sa dernière production pour le cinéma. Il se consacrera ensuite à l’écriture de scénarios, à la télévision et au théâtre. Comme il le dit à un journaliste dans une interview de 1988, « On se dit soudain: il faut arrêter. Je trouve chouette de sombrer pavillon haut. ». Une oeuvre testamentaire, donc, que Bergman envisage comme l’aboutissement de sa carrière.

Un film qui occupe également une place à part dans sa filmographie: fait unique, Bergman y adopte le point de vue de deux enfants. Fanny et Alexandre est d’abord un film sur l’enfance, choyée au début, puis écrasée, niée. Confrontés à la mort et à la rigueur implacable de leur beau-père, Fanny et Alexandre résistent de toutes leurs – menues – forces. Le film a une valeur initiatique: Alexandre surtout traverse les espaces, clos pour la plupart, et va de rencontre en rencontre. Le film est le lieu d’une galerie de portraits pittoresques, qui semblent quelquefois ressortir de l’univers du conte.

D’ailleurs, le monde de l’enfance, même mise à mal et incomprise, est ici avant tout le monde de l’imaginaire, auquel Bergman accorde une grande importance. Dans ce film aux accents oniriques, qui fait la part belle aux visions et autres tours de magie, il nous donne à voir une imagination triomphante. Le réel semble s’essouffler et cède la place au rêve, au féérique. Cet univers est également celui du théâtre, auquel appartiennent les parents des deux enfants, celui de la première partie du film, exubérante et fantasque. Des planches du théâtre de la ville au théâtre-jouet d’Alexandre, le monde de la scène est omniprésent avant d’être évacué, du moins en apparence, lorsque Emelie Ekhdal et ses deux enfants rejoignent l’évêché. Le choc entre les deux univers rejoint une problématique plus large, qui est celle de l’affrontement entre théâtre et religion. Le film fait alors écho à la vie même de Bergman, fils d’un pasteur rigoriste. Le personnage de l’évêque, dans son inhumanité et dans sa froideur – presque dans sa folie, à la fin du film -, introduit par ailleurs une tonalité critique.

Si l’histoire semble focalisée sur les deux enfants, Fanny et Alexandre est également l’exploration des différentes étapes de la vie d’une femme, à travers leur regard. En effet, Bergman met à l’honneur les personnages féminins, de la grand-mère, Helena, pilier de la famille Ekhdal, à la jeune servante Maj, tombée enceinte de l’un des fils Ekhdal et adoptée par la famille, en passant par Emelie, confrontée à la solitude puis engagée dans un second mariage malheureux, et par la très permissive Alma. Les portraits de femme se croisent donc tout au long du film, permettant d’explorer différents rapports au temps, au couple, à la maternité.

Cécile